Contre l’oubli

Ce samedi midi nous a trouvé sur la route de Pinar del Río. L’herbe à côté de la voie a déjà repoussé, mais les palmiers effeuillés rappellent que la catastrophe est arrivée il y a seulement deux mois. La vie coule plus lentement, comme si Ike et Gustav avaient renforcé encore la sensation de passé renvoyée par cette campagne. Si ce n’était pas pour un vieux tracteur par-ci et une tour électrique par-là, on croirait qu’on a voyagé deux siècles dans le temps. Quelques maisons portent des toitures de fibrociment, de quoi nourrir le prochain ouragan.

Les deux sacs à dos chargés de médicaments et de vêtements que nous avons recueilli auprès d’amis s’avèrent dérisoires face aux besoins que nous rencontrons. La nourriture fait défaut, surtout – quelle ironie – celle qui vient des sillons de la terre. Même les enfants qui habituellement repoussent le concombre de leur assiette regrettent le goût particulier de ce légume. La terre met du temps à cicatriser. Les pressions augmentent sur le petit agriculteur autonome pour lui faire vendre sa récolte directement à l’État et non plus aux marchés libres où il pouvait tirer de meilleurs bénéfices. Cela provoque chez lui un manque d’intérêt à produire ainsi que des étalages vides aux points de vente. Et une fois de plus, comme durant les difficiles années quatre-vingt-dix, il faut sortir de la ville pour acheter un peu de manioc, des oignons ou un morceau de porc.

Entre La Havane et Pinar del Río, deux check points interpellent des voitures au hasard pour vérifier que personne ne fournisse le marché noir avec du lait, du fromage ou des légumes. Inspirés des appareils médicaux sophistiqués utilisés pour scruter l’intérieur de l’être humain, les gens ont baptisé ces fouilles « IRM ». Le long des portions de route moins surveillées, des vendeurs à la sauvette présentent leurs marchandises et disparaissent quand passe une voiture avec une plaque d’immatriculation officielle.

Si pour les médias la catastrophe est une nouvelle qui s’estompe peu à peu, dans la vie des sinistrés, elle reste la une de tous les jours. Il faut éviter que l’oubli ne cache cette situation, que le triomphalisme nous fasse croire que tout est fini, que l’avalanche de reportages positifs nous trompe sur l’étendue de la catastrophe. Je me permet de vous rappeler qu’il faut aller vers les zones touchées pour apporter directement les aides et recueillir les témoignages sur place. Les ouragans soufflent toujours dans la vie de ces personnes, et ils ne vont pas se calmer simplement parce que nous nous bouchons les oreilles.

 

 

 

 

• Jusqu’au 27 de ce mois-ci, chaque nouveau post portera un rappel du vote online de la compétition The Bobs. N’oubliez pas que Generación Y concourt en trois catégories : Meilleur blog, prix spécial Reporters Sans Frontières et Meilleur blog en espagnol. Voici le lien :

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Traduit par Susana Gordillo et Pierre Haberer.

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