Photo de famille

Sur la photo que rapportera de sa visite à Cuba le ministre des affaires étrangères espagnol, Miguel Angel Moratinos, il n’y aura pas de place pour les membres de la famille non conformistes. Face à l’objectif on aura les sourires forcés des ministres, le lustre des chancelleries et la complaisance feinte de ceux qui détiennent le pouvoir. Ceux qui disent « non » seront de trop sur la composition et les sceptiques seront exclus. Seuls les visages heureux seront admis devant l’appareil, puisque le linge sale se lave en famille, même s’il y a des décennies qu’on n’a pas branché la machine à laver du débat politique et que l’on n’a pas pu verser de détergent sur l’utopie malodorante.
Celui qui bouge n’apparaîtra pas sur la photo parce que le cliché devra obtenir le soutien politique et économique et ne pas engendrer de trouble. C’est pourquoi on va peindre à la chaux les toiles d’araignée, cacher les uniformes militaires sous les habits du protocole et –pendant un bref instant- ils paraitront plus jeunes qu’ils ne le sont. On évitera les sujets épineux. Pourquoi incommoder le visiteur ? Et une fois qu’il sera parti il y aura bien un enfant espiègle qui recevra des coups de baguette pour avoir dérangé l’invité. Le portrait de famille qu’il gardera de cette visite sera de tonalité sépia et douceâtre parce que les couleurs contrastées de la réalité n’ont pas leur place sur l’album de la diplomatie.
Avec un de ces appareils tout bêtes avec lesquels les touristes font toujours les mêmes photos, on prendra la suite des images habituelles : une école pleine d’élèves avec des uniformes bien repassés, une usine aux machines reluisantes et modernes, un ouvrage d’ingénierie sur le point d’être terminé et on n’oubliera pas –c’est évident- le bain de foule organisé à l’avance depuis le sommet.
Le négatif doit rester impeccable en vue de son impression ultérieure dans les pages de l’histoire. Si par hasard un détail inconvenant avait échappé, il faudra le reprendre dans Photoshop, retoucher la photo de la normalité déjà truquée et modifier les visages de ceux qui n’apparaitraient pas souriants.
Traduit par Jean-Claude MAROUBY

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Une réflexion sur “Photo de famille

  1. Merci à Yoani Sanchez pour ce blog courageux et opiniâtre. Puis-je dire que le temps qui passe l’a rendue plus dure, plus amère aussi peut être? Je compte sur sa finesse pour savoir jusqu’où aller dans la mesure face aux risques. En tous cas, merci également à Jean-Claude Marouby pour ses traductions. Avant, j’avais beaucoup plus de mal à capter la justesse des propos.
    Je souhaite que très vite, Yoani puisse aller à la rencontre de ses lecteurs, hors du champ virtuel.

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