L’autre entretien

Je n’aime pas passer mon temps à répondre à des attaques, peut-être car j’ai passé une grande part de ma vie sous les feux croisés de la critique. J’ai appris qu’il vaut mieux parfois digérer l’insulte et passer à autre chose, car le dénigrement salit davantage celui qui le commet que sa victime. Cependant, il y a une limite à tout. C’est très différent quand on met dans ma bouche des phrases qui ne m’appartiennent pas, comme ça a été le cas avec l’entretien publiée par Salim Lamrani sur Rebelión. Au tout début de la lecture, je n’ai pas trop remarqué la tergiversation, mais déjà arrivée à la deuxième partie il m’était impossible de me reconnaître. S’il est vrai que l’introduction visait à générer l’aversion du lecteur envers ma personne, on peut dire que c’est le droit de chaque intervieweur à raconter sa vision de l’objet de ses questions.

La grande surprise a été de constater, au fur et à mesure que j’avançais dans le texte, d’énormes omissions, des distorsions et même des phrases inventées de toute pièce qui m’étaient attribuées. Tout serait resté comme une autre tentative, parmi des milliers, de m’adjuger des positions que je n’entretiens pas et des affirmations que je n’ai jamais prononcées, si ce n’était que les médias officiels du gouvernement cubain se sont rapidement empressés à se faire écho de cet entretien réaménagé. Hier, quand j’ai vu le présentateur de l’émission la plus ennuyeuse de la télévision officielle faire allusion, sans citer mon nom, à une série de questions qui « m’avaient mise à nu », j’ai commencé à tout comprendre. La raison de l’altération n’était plus la hâte d’un journaliste prêt à tout pour prouver son hypothèse, y compris à déformer les mots de l’interviewée. Quelque chose de plus gros se trame avec ce texte quasi-apocryphe, et je fais une halte sur le chemin de mon blog pour l’avertir.

Cet après-midi d’il y a trois mois – car curieusement, Monsieur Lamrani a mis tout ce temps à rendre notre entretien publique – est encore frais dans ma mémoire, ainsi que les paroles que nous avons échangées. Je me souviens de ses questions stéréotypées, et par moments désinformées, sur notre réalité. Cette réalité qui ressemble si peu à celle, si documentée, qu’il a rédigée afin d’avoir l’air d’un spécialiste. Je ne me caractérise pas en répondant avec des monosyllabes, c’est la raison pour laquelle j’ai du mal à m’identifier au milieu de telle parcimonie. Lors de notre échange, à l’hôtel Plaza, j’ai eu l’impression que sa sympathie envers ma position augmentait au fils de la conversation. À la fin, j’ai ressenti que toutes les barrières s’étaient effondrées et qu’il comprenait que nous n’étions pas des adversaires, mais en tout cas des personnes qui regardaient le même phénomène depuis des points de vue différents. À la fin, une accolade de sa part me l’a confirmé. Mais, évidemment, la discipline envers « la cause » a été plus forte que son éthique journalistique. Le professeur de la Sorbonne a fini, et cela se voit sur la deuxième partie de l’entretien, par dénaturer ma voix. Sur son iPhone dernier cri, mes phrases ont dû lui sembler comme un virus informatique qui érodait ses stéréotypes, un appel à finir avec cette confrontation que des personnes comme lui préfèrent alimenter.

Traduit par Susana GORDILLO et Pierre HABERER.

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5 réflexions au sujet de « L’autre entretien »

  1. … Et pourtant, l’enregistrement de cet interview est tout à fait conforme à la transcription qu’en fait Salim Lamrani… Sans doute s’agit-il d’un montage technique hautement sophistiqué comme seuls les services spéciaux castristes savent les mettre au point…

  2. « L’incident du 6 novembre 2009

    Salim Lamrani : Commençons par l’incident survenu le 6 novembre 2009 à La Havane. Sur votre blog, vous aviez expliqué avoir été arrêtée en compagnie de trois de vos amis par « trois inconnus trapus » lors d’un « après-midi chargé de coups, de cris et d’insultes ». Vous avez dénoncé les violences commises à votre encontre par les forces de l’ordre cubaines. Vous confirmez vos propos à ce sujet ?
    Yoani Sánchez : Effectivement, je confirme que j’ai subi des violences. J’ai été séquestrée pendant 25 minutes. J’ai pris des coups. J’ai réussi à prendre un papier que l’un d’entre eux avait dans la poche et l’ai mis dans ma bouche. L’un des hommes a mis son genou sur ma poitrine pendant que l’autre, depuis le siège avant, me tapait sur les reins et la tête pour que j’ouvre la bouche et que je lâche le papier. Pendant un moment, j’ai pensé que je ne sortirai jamais de cette voiture.
    SL : Votre récit sur le blog est vraiment terrifiant. Je vous cite textuellement : vous avez parlé de « coups et de bousculades », de « coups sur les jointures de vos mains », de la « nouvelle avalanche de coups », du « genou sur votre poitrine », des coups « sur les reins et la tête », du tirage de « cheveux », de votre « visage rougi par la tension et le corps endolori », des « coups qui continuent à pleuvoir », et « tous ces bleus ». Pourtant, lorsque vous avez reçu la presse internationale le 9 novembre, toutes les traces de coups avaient disparu. Comment expliquez-vous cela ?
    YS : Ce sont des professionnels de la raclée.
    SL : D’accord, mais pourquoi n’avez-vous pas pris de photos des traces ?
    YS : J’ai pris des photos et je dispose de preuves photographiques.
    SL : Vous avez des photos ??
    YS : J’ai des photos.
    SL : Mais pourquoi vous ne les avez pas publiées pour couper court à toutes les rumeurs selon lesquelles vous auriez inventé une agression pour faire parler de vous ?
    YS : Je préfère les garder en ma possession pour le moment et ne pas les publier. J’ai l’intention de les présenter devant un tribunal un jour pour que ces trois hommes soient jugés. Je me souviens parfaitement de leurs visages et je dispose de photos d’au moins deux d’entres eux. Quant au troisième, il reste à identifier mais étant donné qu’il s’agissait du chef, il sera facile à trouver. Je dispose également du papier que j’ai pris à l’un deux et qui contient ma salive car je l’ai mis dans ma bouche. Ce papier contient le prénom d’une femme.
    SL : D’accord. Vous qui publiez beaucoup de photos sur votre blog, on a du mal à comprendre que vous préfériez ne pas montrer les marques cette fois-ci.
    YS : Comme je vous l’ai dit, je préfère les réserver à la justice.
    SL : Vous comprenez que ce faisant, vous donnez du crédit à ceux qui pensent que vous avez inventé l’agression.
    YS : C’est mon choix.
    SL : Pourtant, même les médias occidentaux, qui vous sont plutôt favorables, ont pris des précautions oratoires inhabituelles pour relater votre récit. Fernando Ravsberg de la BBC a écrit par exemple que vous n’aviez « pas d’hématome, de marques ou de cicatrices ». CNN, dans son reportage, a évoqué votre souffrance « apparente ». L’Agence France Presse relate l’histoire en prenant soin de clarifier qu’il s’agit de votre version en titrant « Cuba: la bloggeuse Yoani Sanchez dit avoir été frappée et brièvement détenue ». Le journaliste affirme d’ailleurs que vous n’avez « pas été blessée ».
    YS : Je ne souhaite pas porter de jugement sur le travail journalistique de ces personnes. Ce n’est pas à moi de le faire. Ce sont des professionnels qui exercent leur métier dans des conditions difficiles. Ce qui est sûr c’est que l’existence ou non de marques physiques, ne constitue pas la preuve que le fait ait bien eu lieu ou pas.
    SL : En tout cas, la présence de marques prouverait que des violences ont bien été exercées. D’où l’importance de publier les photos.
    YS : Vous devez comprendre que nous avons affaire à des professionnels de l’intimidation. Le fait que ces trois inconnus m’aient conduite vers la voiture sans me présenter un badge me donne le droit de me plaindre et de dénoncer cela comme s’ils m’avaient fracturé tous les os du corps. Les photos ne sont pas importantes car l’acte illégal a été commis. Le fait de dire que je souffre ici ou là n’a pas tant d’importance non plus car il s’agit de ma douleur intérieure, personnelle.
    SL : Oui, mais le problème, c’est que vous avez présenté cela comme une agression très violente. Vous avez parlé de « séquestration au pire style de la camorra sicilienne ».
    YS : Oui, c’est vrai, mais je sais qu’il s’agit de ma parole contre la leur. Le fait d’entrer dans ce genre de détails, de savoir si j’ai des marques ou pas, nous éloigne du sujet réel qui est le fait que j’ai été détenue pendant 25 minutes de manière illégale.
    SL : Excusez-moi d’insister mais je pense que cela a son importance. Il y a une différence entre un contrôle d’identité qui dure 25 minutes et des violences policières. Ma question est simple. Vous avez dit, je vous cite : « Durant tout le week-end, j’ai eu la pommette et l’arcade enflées ». Etant donné que vous avez les photos, vous pouvez montrer les marques.
    YS : Je vous ai dit que je préfère les réserver à la justice.
    SL : Vous comprenez que certains vont avoir du mal à croire votre version si vous ne publiez pas les photos.
    YS : L’essentiel est ailleurs. Trois bloggeurs, accompagnés d’une amie, se rendaient à un endroit, Calle 23 Esquina G pour être précis. Nous avions entendu dire qu’un groupe de jeunes avaient organisé une marche contre la violence. Des personnes alternatives, des chanteurs de hip hop et de rap et des artistes. Je m’y rendais donc en tant que bloggeuse pour prendre des photos et les publier sur mon blog et également effectuer des interviews. Sur le chemin, nous avons été interceptés par une auto Geely.
    SL : Pour vous empêcher de participer à l’évènement ?
    YS : À l’évidence, c’était le but. Ils ne me l’ont pas formellement notifié mais j’imagine que c’était l’objectif recherché. Ils m’ont demandé de monter dans la voiture. Je leur ai demandé qui ils étaient. L’un d’eux m’a pris par le poignet et j’ai résisté. Cela a eu lieu au centre de La Havane , près d’un arrêt de bus.
    SL : Donc, il y a des gens. Il y a des témoins.
    YS : Il y a effectivement des témoins mais ils ne veulent pas parler. Ils ont peur.
    SL : Même pas de manière anonyme ? Pourquoi la presse occidentale ne les a-t-elle pas interviewés de manière anonyme comme elle le fait souvent quand elle publie des reportages critiques sur Cuba ?
    YS : Je ne sais pas. En tout cas, nous avons reçu certains témoignages. Un tel a vu la scène mais a peur. Mais personne ne veut parler.
    SL : Même pas la presse occidentale ? Car d’habitude, elle trouve toujours des témoignages et change le nom de la personne.
    YS : Je ne saurais vous expliquer la réaction de la presse. Je peux vous raconter ce que j’ai vécu. L’un d’entre eux, un homme d’une cinquantaine d’année au visage marqué, comme s’il avait pratiqué la lutte – je dis cela car mon père qui a pratiqué ce sport a les mêmes caractéristiques. Moi qui ai les poignets très fins, j’ai réussi à me libérer de son emprise et je lui ai demandé qui il était. Il y avait trois hommes en tout plus le chauffeur.
    SL : Donc quatre hommes au total et non trois.
    YS : Oui, mais je n’ai pas vu le visage du chauffeur. Ils m’ont dit : « Yoani, monte dans la voiture, tu sais qui nous sommes ». J’ai répondu : « Je ne sais pas qui vous êtes ». Le plus petit m’a dit : « Ecoute, tu sais qui je suis, tu me connais ». J’ai rétorqué : « Non, je ne te connais pas, qui es-tu ? Montre-moi tes papiers ou un document d’identité ». L’autre m’a dit : « Monte, ne rends pas les choses plus difficiles ». J’ai alors commencé à crier : « A l’aide ! Des kidnappeurs ! ».
    SL : Vous saviez qu’il s’agissait de policiers en civil ou pas ?
    YS : Je m’en doutais bien, mais ils ne m’ont jamais montré leurs papiers.
    SL : Quel était votre but alors ?
    YS : Je voulais qu’ils fassent les choses en toute légalité, c’est-à-dire qu’ils me montrent leurs papiers et qu’ils m’emmènent au poste ensuite, même si je me doutais bien qu’ils représentaient l’autorité. On ne peut pas faire monter un citoyen dans une voiture privée sans présenter son badge, sinon c’est illégal et il s’agit d’un enlèvement.
    SL : Comment ont réagi les gens à l’arrêt de bus ?
    YS : Ils ont été surpris de m’entendre crier à l’enlèvement car c’est un mot qui ne s’utilise quasiment jamais à Cuba, car ce phénomène n’existe pas ici. Ils se sont donc demandés ce qui était en train de se passer. On n’avait pas des têtes de délinquants. Certains se sont approchés mais l’un des policiers a crié : « Ne vous mêlez pas de cela car ce sont des contre-révolutionnaires ». Donc, j’ai eu la confirmation qu’il s’agissait de la police politique même si je m’en doutais à cause de la voiture Geely, de fabrication chinoise récente et qui ne se vend pas au public à Cuba. Elles appartiennent exclusivement au Ministère de l’Intérieur et au Ministère des forces armées.
    SL : Donc vous saviez dès le début que ces personnes étaient des policiers en civil de par leur voiture.
    YS : Je m’en doutais bien. Par ailleurs, j’en ai eu la confirmation lorsque l’un d’entre eux a fait appel à un policer en uniforme. Une patrouille, composée d’un homme et d’une femme, est arrivée et a embarqué deux d’entre nous. Elle nous a laissé entre les mains de ces trois inconnus.
    SL : Mais vous n’aviez alors plus aucun doute sur leur identité.
    YS : Oui, mais ils ne nous ont présenté aucun papier. Les policiers ne nous ont pas dit qu’ils représentaient l’autorité. Ils ne nous ont rien dit.
    SL : On a du mal à comprendre l’intérêt pour les autorités cubaines de s’en prendre à vous physiquement au risque de déclencher un scandale international. Vous êtes célèbre. Pourquoi auraient-elles fait cela ?
    YS : Leur but était de me radicaliser pour que j’écrive des textes violents à leur égard mais elles n’y arriveront pas.
    SL : On ne peut quand même pas dire que vous êtes tendre avec le gouvernement.
    YS : Je n’utilise jamais la violence verbale ni les attaques personnelles. Je n’utilise jamais d’adjectifs incendiaires tels que « sanglante répression » par exemple. Leur but était donc de me radicaliser
    SL : Pourtant, vous êtes déjà très acerbe à l’égard du gouvernement de La Havane. Sur votre blog vous dites : « le bateau qui prend l’eau de toutes parts et qui est sur le point de faire naufrage ». Vous parlez des« cris du despote », « des être des ombres, qui tels des vampires s’alimentent de notre joie humaine, nous inoculent la crainte à travers les coups, la menace, le chantage », « le processus, le système, les expectatives, les illusions ont subi un naufrage. Il s’agit d’un naufrage total ». Ce sont des propos assez forts.
    YS : Certes, mais leur but était de brûler le phénomène Yoani Sánchez, de me diaboliser. Et c’est pour cela que mon blog a été bloqué pendant un moment.
    SL : Il semble néanmoins surprenant que les autorités cubaines aient décidé de s’en prendre à vous physiquement.
    YS : Elles ont fait preuve de maladresse. Je ne m’explique pas pourquoi elles m’ont empêché d’assister à la marche car je ne pense pas comme ceux qui répriment. Je n’ai pas d’explication. Peut-être souhaitaient-elles m’empêcher de me réunir avec des jeunes. Les policiers pensaient que j’allais faire un scandale ou faire un discours incendiaire.
    Pour en revenir à l’arrestation, les policiers ont emmené mes amis, de manière énergique et ferme mais sans violence. Au moment où je me rends compte qu’ils vont nous laisser seuls avec Orlando et ces trois types, je me suis accroché à un arbre qu’il y a dans cette rue et Claudia s’est accrochée à moi par la taille pour empêcher la séparation avant que les policiers ne l’emmènent.
    SL : Pourquoi résister aux forces de l’ordre en uniforme au risque d’être accusée de cela et commettre un délit ? En France, si vous résistez à la police, vous vous exposez à des sanctions.
    YS : Ils les ont emmenées de toute façon. La femme policière a emmené Claudia. Les trois personnes nous ont conduites à la voiture et j’ai recommencé à crier « A l’aide ! On m’enlève ! ».
    SL : Pourquoi, puisque vous saviez qu’il s’agissait de policiers en civil ?
    YS : Ils ne m’ont montré aucun document encore une fois. Ils commencent donc à me frapper et me poussent vers la voiture. Claudia en est témoin et l’a raconté.
    SL : Vous ne m’aviez pas dit qu’elle avait été emmenée par la patrouille ?
    YS : Elle a vu la scène au loin pendant que la voiture de police s’éloignait. Je me suis défendue et j’ai frappé comme un animal qui sent que son heure est venue. Ils ont ensuite roulé dans le quartier du Vedado tout en essayant de m’enlever le papier que j’avais dans la bouche. J’ai attrapé les testicules de l’un d’eux et la violence a redoublé. Ils nous ont emmenés vers un quartier assez marginal, la Timbra , qui se trouve près de la Place de la Révolution. L ’homme est descendu, a ouvert la porte et nous a demandé de sortir. J’ai refusé de descendre. Ils nous ont donc sorti de force avec Orlando et sont partis.
    Une dame est arrivée et nous lui avons dit que nous avions été séquestrés. Elle nous a pris pour des fous et est partie. La voiture est revenue mais ne s’est pas arrêtée. Ils nous ont simplement lancé mon sac où se trouvait mon téléphone portable et mon appareil photo.
    SL : Ils sont revenus pour vous rendre votre téléphone portable et votre appareil-photo ?
    YS : Oui.
    SL : C’est bizarre qu’ils se soient donné cette peine, non ? Ils auraient pu vous les confisquer puisqu’il s’agit de vos outils de travail.
    YS : Je ne sais pas. En tout cas, le tout a duré au total 25 minutes.
    SL : Vous comprenez néanmoins que tant que vous ne publierez pas les photos, on doutera encore de votre version, et cela jettera une ombre sur la crédibilité de l’ensemble de vos propos.
    YS : Ce n’est pas grave. »
    (A suivre 1/3)

  3. Suite :
    La Suisse et le retour à Cuba

    « SL : En 2002, vous avez décidé d’émigrer en Suisse. Deux ans plus tard, vous êtes rentrée à Cuba. On a du mal à comprendre pourquoi vous avez quitté le « paradis européen » pour retourner dans le pays que vous décrivez comme un enfer. La question est simple : pourquoi ?
    YS : C’est une très bonne question. Tout d’abord, j’aime nager à contre-courant. J’aime organiser ma vie à ma manière. Ce qui est absurde, ce n’est pas de partir et de revenir à Cuba, mais les lois migratoires cubaines qui stipulent que toute personne qui passe onze mois à l’étranger perd son statut de résident permanent. Dans d’autres conditions, je pourrais passer deux ans à l’étranger et avec l’argent gagné, je rentrerais à Cuba pour réparer ma maison et faire d’autres choses. Donc, ce n’est pas le fait que je décide de rentrer à Cuba qui est surprenant, mais ce sont les lois migratoires cubaines.
    SL : Ce qui est surprenant, c’est surtout le fait qu’ayant eu la possibilité de vivre dans l’un des pays les plus riches du monde, vous ayez choisi de rentrer dans votre pays que vous décrivez de manière plutôt apocalyptique, à peine deux ans après votre départ.
    YS : Les raisons sont plurielles. Tout d’abord, je n’ai pas pu partir avec ma famille. Nous sommes une petite famille mais nous sommes très unis avec ma sœur et mes parents. Mon père a été malade durant mon séjour et j’avais peur qu’il décède et de ne pas le revoir. Je me sentais aussi coupable de vivre mieux qu’eux. A chaque fois que je m’achetais une paire de chaussures, que je me connectais à Internet, je pensais à eux. Je me sentais coupable.
    SL : D’accord, mais en étant en Suisse vous pouviez les aider en leur faisant parvenir de l’argent.
    YS : C’est vrai. Mais il y a une autre raison. Je me suis dit qu’avec ce que j’avais appris en Suisse, en rentrant je pourrais changer les choses. Il a aussi la nostalgie à l’égard des personnes, de mes amis. Ce n’était pas une décision mûrement réfléchie mais je ne la regrette pas. J’avais envie de rentrer et je suis rentrée. C’est vrai que c’est quelque chose qui peut sembler inhabituel, mais j’aime faire des choses inhabituelles. J’ai ouvert un blog et les gens m’ont demandé pourquoi fais-tu cela, alors que ce blog m’a épanoui professionnellement.
    SL : Certes, mais malgré toutes ces raisons, on a toujours du mal à comprendre pourquoi vous êtes rentrée à Cuba alors qu’en Occident, on pense tous que tous les Cubains veulent quitter le pays. C’est d’autant plus surprenant dans votre cas car vous présentez votre pays, je me répète, de manière apocalyptique.
    YS : Je discuterais le terme, en tant que philologue, car « apocalyptique » est un terme grandiloquent. Il y a une chose qui caractérise mon blog, c’est la modération verbale.
    SL : Pas tout le temps en tout cas. Vous décrivez par exemple Cuba comme étant « une immense prison, avec des murs idéologiques ». Les termes sont un peu forts tout de même.
    YS : Je n’ai jamais écrit cela.
    SL : Ce sont en tout cas les propos qui vous sont prêtés dans une interview que vous avez donnée à la chaîne de télévision française France 24 le 22 octobre 2009.
    YS : Vous avez lu cela en français ou en espagnol.
    SL : En français.
    YS : Méfiez-vous des traductions car je n’ai jamais tenu ces propos. On me prête souvent des propos que je n’ai pas tenus. Par exemple, le journal espagnol ABC m’avait attribuée des propos que je n’avais jamais eus et j’ai protesté. L’article a finalement été retiré du site Internet.
    SL : Quels étaient ces propos ?
    YS : « Dans les hôpitaux de Cuba, les gens meurent plus de faim que de maladie ». C’était un pur mensonge. Je n’avais jamais dit cela.
    SL : Donc la presse occidentale a manipulé vos propos ?
    YS : Je ne dirais pas cela.
    SL : Si l’on vous prête des propos qui ne sont pas les vôtres, il s’agit de manipulation.
    YS : Granma manipule plus la réalité que la presse occidentale quand ils disent que je suis la création du groupe médiatique Prisa.
    SL : Justement, vous n’avez pas l’impression que la presse occidentale vous utilise parce que vous prônez un « capitalisme sui generis » à Cuba.
    YS : Je ne suis pas responsable de ce que fait la presse. Mon blog est une thérapie personnelle, un exorcisme. J’ai plus l’impression d’être manipulée dans mon pays qu’ailleurs. Vous savez qu’il existe une loi à Cuba, la loi 88 que l’on surnomme la loi « bâillon » qui emprisonne les gens qui font ce que nous sommes en train de faire.
    SL : C’est-à-dire ?
    YS : Que notre conversation peut être considérée comme un délit et que je peux risquer une peine allant jusqu’à 15 ans de prison peut-être.
    SL : Pardon, le fait que vous soyez interviewée peut vous conduire en prison ?
    YS : Bien sûr !
    SL : Je n’ai pas l’impression que cela vous inquiète tant que cela puisque vous m’accordez une interview en plein après-midi, dans le lobby d’un hôtel au centre de La Havane.
    YS : Je ne suis pas inquiète. Cette loi stipule que toute personne qui dénonce les violations des droits de l’homme à Cuba collabore avec les sanctions économiques, car Washington justifie l’imposition des sanctions contre Cuba en raison des violations des droits de l’homme.
    SL : Je crois savoir que la loi 88 a été votée en 1996 pour répondre à la loi Helms-Burton et qu’elle sanctionne surtout les personnes qui collaboreraient avec l’application de cette législation à Cuba, par exemple en fournissant des informations à Washington sur les investisseurs étrangers à Cuba pour que ceux-ci soient poursuivis devant les tribunaux étasuniens. A ma connaissance, personne n’a été condamné pour cela jusqu’à présent.
    Parlons de la liberté d’expression. Vous disposez d’une certaine liberté de ton sur votre blog. Vous êtes interviewée dans un hôtel fréquenté en plein après-midi. N’y a-t-il pas une contradiction entre le fait d’affirmer qu’il n’y a aucune liberté d’expression à Cuba et la réalité de vos écrits et de vos activités qui démontrent le contraire ?
    YS : Oui, mais on ne peut pas le consulter depuis Cuba car il est bloqué.
    SL : Je vous assure que je l’ai consulté ce matin juste avant l’interview, depuis cet hôtel.
    YS : C’est possible mais il est souvent bloqué. En tout cas, aujourd’hui, en ce qui me concerne, je ne pourrai jamais disposer du moindre espace dans la presse cubaine, alors que je suis une personne modérée, ni à la radio, ni à la télévision.
    SL : Mais vous êtes libre de publier ce que vous voulez sur votre blog.
    YS : Mais, je ne peux pas publier un seul mot dans la presse cubaine.
    SL: En France, qui est pourtant une démocratie, de larges secteurs de la population ne disposent d’aucun espace dans les médias puisque la plupart sont entre les médias de groupes économiques et financiers privés.
    YS : Oui mais c’est différent. SL : Avez-vous déjà reçu des menaces pour vos activités. Vous a-t-on menacé d’une peine de prison pour vos propos ?
    YS : Des menaces directes de peine de prison, non, mais on ne me laisse pas voyager à l’étranger. Je suis invitée actuellement à un Congrès sur la langue espagnole au Chili, j’ai effectué les démarches mais ils m’empêchent de sortir.
    SL : Vous a-t-on donné des explications ?
    YS : Aucune, mais je tiens à préciser une chose. Pour moi, les sanctions économiques des Etats-Unis contre Cuba sont une atrocité. Il s’agit d’une politique qui a échoué. Je l’ai dit à maintes reprises mais on ne met pas cela en exergue parce que cela dérange que j’aie cette opinion et parce que cela rompt l’archétype de l’opposant. »
    A suivre…

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