Anniversaire d'un slogan

Non, vous ne vous trompez pas, le titre fait précisément référence à l’anniversaire d’un slogan, à un mot d’ordre que l’on veut marquer d’une nouvelle bougie. Sur cette île, la manie de commémorer atteint de telles extrémités que l’on va jusqu’à célébrer la date où quelqu’un a dit quelque chose pour la première fois. Bien que nous soyons déjà noyés sous les éphémérides et les anniversaires, on rajoute maintenant à la liste des célébrations celles en lien avec la naissance d’une phrase. On interviewe ceux qui étaient présents au moment où tel verbe a été associé à certains substantifs, comme si ne naissaient pas chaque jour des milliers d’expressions à prendre en compte. Aujourd’hui par exemple ma voisine m’a dit d’un air très inspiré : « ça n’est jamais fini, dans cette maison ça n’est jamais fini » phrase qui devient la devise –à peine prise en compte- de toutes les maîtresses de maison de ce pays.

Dans l’inventaire des expressions à retenir ne figurent que les positives, car il ne viendrait à l’idée de personne de rappeler dans le journal les échecs, les mensonges et les cafouillages. Ceux-ci ne prennent pas d’âge, ils s’effacent de l’histoire tout simplement ; à d’autres de s’en souvenir. Ainsi ces jours-ci la presse officielle consacre de larges espaces à célébrer l’apparition de la coda « venceremos ! » (nous vaincrons !) dans une devise, en soi déjà assez terrifiante. Cela fait plus de cinquante ans que l’alternative nationale s’est enfermée dans un schématique « la patrie ou la mort ». Cinq décennies au cours desquelles nous nous sommes habitués à la sombre perspective d’avoir à opter pour la Camarde, pendant qu’à l’autre bout de la phrase on changeait le mot « patrie » pour celui de « socialisme », auquel on pourrait également substituer le terme « parti » ou  le nom d’un certain leader.

Ainsi vont les choses dans ce pays : On passe au plan du nommé, de ce qui est dit mais pas qui n’est pas fait. On voue un culte au verbe, même si la réalité le contredit chaque jour. A quoi sert de gonfler des ballons aux slogans, et de nous rappeler qu’ils ont mis des cheveux blancs, si leur ancienneté ne les a rendus ni plus vénérables ni plus vrais. Même si on l’habille de fête, le slogan « La patrie ou la mort : nous vaincrons ! » me génère toujours plus d’inquiétude que de tranquillité. Aujourd’hui, après un demi-siècle écoulé entre ses quatre mots, il résonne comme l’écho de temps lointains ou tout un peuple avait cru à cette alternative. Après l’avoir tant répété, l’avoir vu peint sur les pancartes, l’avoir écouté dans les tribunes je continue à me demander si d’aventure nous avons vaincu, si ce que l’on connaît aujourd’hui peut véritablement s’appeler « victoire ».

Traduit par Jean-Claude MAROUBY

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