Le Granma du vendredi, Le Cuba du samedi


Qui aurait dit il y a quelques années que Granma ouvrirait une section qui deviendrait la partie la plus commentée et la plus lue du journal? Sous le titre « Lettres à la Direction » est dévoilé chaque vendredi le courrier des lecteurs, qui traite des aspects économiques et organisationnels de notre société. A l’origine, le bruit avait couru que l’organe officiel du PCC prétendait mettre à l’essai une Glasnost qui s’étendrait ensuite au reste de la presse, mais au final le débat est resté limité, dans le contexte particulier d’un media caractérisé sa tendance à l’immobilisme et son côté réactionnaire.
La tonalité critique est allée en augmentant, et dans ce même journal qui n’a jamais imprimé une photo en couleurs, on voit maintenant apparaître des points de vue nuancés pour traiter de vieux problèmes. On en est même arrivé à parler de « privatisation », de « fin des subsides », tout ceci en usant d’expressions aussi critiques que « notre mentalité endormie » et des exhortations du type « nous devons être réalistes ». Il semblerait même que la polémique ait réussi à trouver sa place dans une publication qui a tant contribué à la réprimer tout au long de ces décennies ; mais il vaut mieux ne pas laisser emporter par l’enthousiasme. Déjà l’en-tête de la rubrique précise qu’il s’agit « d’opinions » avec lesquelles on peut être, ou ne pas être d’accord. Tout un affichage de tolérance, dont ceux qui sont discriminés à cause de leurs opinions, savent qu’il ne correspond pas à la réalité.
Quand on écarte le charabia et que l’on fait la distinction entre les paroles et la réalité des faits, on perçoit la véritable portée et le sérieux de cet espace de discussion. Il saute aux yeux qu’il existe une limite claire en matière de thématiques, car jamais dans toute cette période n’ont été abordés les sujets brûlants comme les restrictions migratoires, l’atteinte à la liberté d’expression, la pénalisation des opinions divergentes, les prisonniers politiques, la demande de mettre au suffrage direct la charge de président ou la nécessité de disposer d’une presse moins soumise à l’appareil gouvernemental. Curieusement les lettres éditées font référence au détournement des ressources, à l’indiscipline sociale, au mode de production, à l’inefficacité de certains bureaucrates, aux demandes de beaucoup d’appliquer des contrôles plus rigoureux. Ceci peut être publié parce qu’il y a un filtrage des opinions ou parce que les lecteurs eux-mêmes s’abstiennent de faire part d’inquiétudes dont ils savent qu’elles ne seront jamais diffusées.
D’un autre côté, le Granma du vendredi a généré l’impression fausse que la critique est admise et que l’on peut parler à visage découvert. Mais il suffit de lire attentivement les lettres pour constater qu’il y a une révérence obligatoire à respecter pour être admis dans le groupe de ceux qui sont sélectionnés pour émettre une opinion. Il faut glisser une expression relative au « maintien de notre système actuel » ou dédier un compliment exonérant de critique « les leaders historiques du processus », et tenir un discours qui place la faute du désastre national en dehors de notre territoire. Jamais –n’y pensez même pas- vous ne pourrez lire dans ces pages au format dépassé les doutes de mes compatriotes sur la gestion de Raoul Castro et sur le dysfonctionnement de ce capitalisme d’Etat –ou de clan familial- sous lequel nous vivons.
Le Cuba du samedi, du mardi, du dimanche –celui qui déborde de non-conformisme et d’angoisse- ne s’exprime pratiquement pas dans les « Lettres à la Direction ». L’organe du seul parti autorisé ne diffusera jamais l’opinion de ceux qui ne le considèrent pas –même confusément- comme l’avant-garde de la nation. Le faire serait comme si Saturne, après avoir dévoré ses enfants, s’en prenait à son propre cœur.
Traduit par Jean-Claude MAROUBY

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