Et moi qu'est-ce que je fais ?

Il avait reçu la première gifle de sa vie pour avoir dit une obscénité devant sa grand-mère, la même phrase qu’il avait criée des milliers de fois dans la rue et à l’école mais que jusque là il n’avait pas osé articuler à la maison. Le coup lui était tombé dessus brutalement, lui laissant à travers le visage une zone de démangeaison et une honte énorme. Il en avait beaucoup voulu à la vieille femme parce que dans le lotissement où ils habitaient les gros mots étaient un élément de survie, une marque linguistique affichée par tous ceux qui habitaient là.

Cette raclée avait eu pour effet une guérison douloureuse mais efficace car en grandissant il avait écarté de sa bouche toutes les « fleurs » couvertes d’épines de la vulgarité. Aujourd’hui encore il rougit souvent quand, au milieu d’une conversation et hors de propos, quelqu’un recourt fièrement au lexique de la grossièreté. Il craint qu’à tout instant la grand-mère galicienne surgisse prête à lui donner une gifle et lui demander devant ses amis de se taire parce qu’il « a la bouche plus sale qu’une latrine ».

Samedi dernier un peloton militaire qui s’entrainait pour le prochain défilé a crié dans une avenue centrale un slogan, mélange de langage de garnison, machiste et prosaïque. Il était à peine neuf heures du matin, les enfants du quartier n’étaient pas encore à l’école mais chez eux ou dans les parcs. Les soldats sont donc passés, l’allure martiale et portant une bannière rouge, en chantant avec énergie « Les yankees sont des jupes, nous avons des pantalons et notre commandant a les plus grosses c… ». Son fils l’a regardée d’un air sarcastique, lui lançant à la figure qu’elle le grondait parce qu’il disait des gros mots alors que ceux-ci étaient acceptés par les forces armées elles-mêmes. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux mains osseuses de sa grand-mère et au lotissement de son enfance qui avait fini par s’élargir à toute la nation.

Traduit par Jean-Claude MAROUBY

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