Modèles pour Le Caravage

Narcisse contemple fixement l’eau dans laquelle se reflète son image, mais il y voit aussi, par moments, les débris d’une ville aux colonnes détruites et aux vitraux brisés. Depuis de 23 septembre dernier le tableau d’un jeune homme penché au-dessus d’un lac, attribué à Michelangelo Merisi da Caravaggio est exposé dans la Salle Universelle du musée des Beaux Arts de la Havane. Le roi du clair-obscur dont le pinceau se délectait dans les ombres est arrivé dans cette ville où abondent le soleil et la pénombre. Il a été transporté et mis sous la garde de la société d’aviation Blue Panorama, et il constitue à côté de douze autres œuvres une exposition dont les commissaires sont Rosella Vodret et Giorgio Leone. Un fragment du baroque italien parmi nous, un morceau de cette époque  au cours de laquelle un artiste éminent et querelleur a changé pour toujours  la conception de la lumière en peinture.

Après le marasme du mois d’août cette exposition d’art nous donne la sensation de faire partie du monde. Les étudiants à l’université regardent Narcisse avec des yeux avides. Les commissaires de l’exposition sentent qu’ils sont face à une occasion unique dans leur vie et les maraudeurs nocturnes de la Vieille Havane se demandent pourquoi tant d’agitation pour une « toile peinte ». Si l’impatient milanais –mort à seulement 39 ans- se débarrassait de la poussière des siècles et parcourrait nos rues il retrouverait ici ses modèles d’autrefois, les mêmes prototypes qui lui ont servi à peindre des vierges et des saints : les prostituées, les mendiants, les exclus… et aussi les jeunes gens réduits à leur propre beauté. Le Caravage trouverait dans cette ville beaucoup de cubains repliés sur eux-mêmes et absents, essayant de ne pas tourner le regard au delà du cercle étroit autour d’eux. Des centaines de milliers de Narcisses réfugiés dans leur seule certitude présente : leur jeunesse, leur corps ; leur beauté.

Traduit par Jean-Claude MAROUBY

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