Cultures à cycle court

Les solutions illusoires qui une fois se sont faites appeler « Zafra des dix millions(1) », « Cordon de la Havane(2) », ou « Plan alimentaire(3) » se sont muées aujourd’hui en d’autres utopies comme Révolution Énergétique, Perfectionnement des entreprises, pétrole dans les eaux du Golf du Mexique, ou Exportation de capital humain. Toutes parcourues du même délire enfantin de vouloir guérir, avec un seul médicament, la santé agonisante de l’économie cubaine.

Je me rappelle très bien de ces chimères échouées, mais c’est celle d’éliminer la famine en cultivant la banane plantain microjet que j’ai vécu avec une intensité spéciale. J’étudiais alors dans une école pré-universitaire à la campagne(4) – appelée « République Populaire de Roumanie », même si, à cette époque là, Ceausescu et Elena avait déjà été exécutés. Je travaillais aux plantations de plantains des environs. Plantations qui nous servait aussi d’hôtel pour les rencontres amoureuses et de WC plus propres que ceux de notre hébergement. Dans les sillons, des milliers de petits tuyaux – d’où le nom de microjet – pulvérisaient de l’eau en permanence. Les plantes donnaient des fruits énormes et fades, dont la peau éclatait à cause de la croissance disproportionnée de l’intérieur. Dans nos assiettes, ce mets trop aqueux ne pouvait pas calmer notre faim, tout comme il n’a pas pu non plus sortir le pays de la crise.

Après le passage des ouragans, un nouveau mirage est apparu, dans la plus pure tradition des plantains mouillés de mon adolescence. On l’appelle, avec euphémisme, les « cultures à cycle court ». On nous demande de donner la priorité aux plantations de ciboulette, poireaux et bette, au détriment des cultures nécessitant plus de temps et de soins. Grâce à cette stratégie agricole, on prétend pouvoir remplir rapidement les étalages désolés des marchés, ce qui devrait aussi permettre de calmer la population cubaine irritée. Toutes les dents qui préféreraient s’attaquer à une racine de manioc plutôt qu’une feuille d’origan, devront se contenter de ces fruits de la promptitude.

J’ai peur que cette mesure temporaire ne devienne chronique, et que l’ananas, si capricieux et qui nécessite des mois entre sa plantation et sa consommation, soit remplacée par trois cycles de chou chinois. Pardonnez-moi ma méfiance, mais un catalogue aussi large de catastrophes économiques et agricoles ne me permet pas de croire que, cette fois-ci, ils arriverons à viser juste.


Notes de traduction:

(1) Zafra* – Récolte annuelle de la canne à sucre. En 1970, Fidel Castro avait fixé comme objectif suprême la « Zafra de los Diez Millones », (récolte de dix millions de tonnes de canne à sucre). Pour réaliser ce projet délirant, des milliers d’hectares de terre et de forêts ont été ratiboisées (sous les ordres de Che Guevara) ; des étudiants, des fonctionnaires, des militaires, bref, des gens sans aucune expérience de la coupe de la canne à sucre, ont été mobilisés « volontairement ». Cette folie a duré 18 mois (plus longtemps que pour une « zafra » normale) et s’est soldé par un échec. La récolte a à peine dépassé le chiffre de 8 millions de tonnes. On n’a pas pu fausser les résultats, car l’Union Soviétique surveillait de près… L’économie cubaine en a pris un coup dur.

(2) Cordon de la Havane – À la fin des années 60, Fidel Castro a eu l’idée de récupérer les terres qui entouraient la capital, afin de nourrir ses habitants en légumes et d’augmenter les plantations de café – notamment le café « Caturra ». Une fois de plus, des terres furent rasées pour planter le tristement célèbre café Caturra. Chaque entreprise, chaque bureau, chaque école de la capitale se virent attribuer un terrain qu’ils devaient travailler. Devinez quel fut le résultat…

(3) Plan alimentaire – Dans les années 90, Fidel Castro a lancé un projet alimentaire confus qui proposait, entre autres, la formation d’un « front laitier », la culture intensive de bananes avec le système « microjet », ou encore le « pâturage rationalisé ». Le but était de parer aux problèmes alimentaire du pays.

(4) Après la victoire de la révolution, on a commencé à créer des écoles/pensions situées à la campagne. L’idée étant de combiner étude et travail dans les champs. Aujourd’hui, la quasi-totalité des écoles pré-universitaires (équivalentes aux Lycées en France) fonctionne sous ce système.

Traduit par Susana Gordillo et Pierre Haberer.

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Une réflexion au sujet de « Cultures à cycle court »

  1. Yoani, cariño,
    no es la primera vez que te escribo sin que hayas encontrado tiempo para contestarme!
    Entiendo perfectamente tus inquietudes sobre estos productos que necesitan menos tiempo para madurar que los clàsicos. Pero la verdad es que no sé como es posible compensar los desastres de los hurracanes. Qué propondrias tù? Qué solucion milagrosa encontrarias? Aunque no tengas mucho cariño aparentemente para esa Revolucion que te permitio llegar a ser lo que eres, has de reconocer que ,en Cuba, nadie se muere de hambre como ocurre en la vecina Haiti o en tantos paises del Tercer Mundo -y hasta en Francia o en España, mis tierras!
    De verdad, me gustaria saber qué otras soluciones existen, y tener tu opinion.
    Annie

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