Célébration ou commémoration ?

Au moment où se préparent des longs dossiers sur les cinquante ans de la révolution cubaine, rares sont ceux qui se demandent si ce qu’on fête est l’anniversaire d’une créature vivante ou plutôt la commémoration de quelque chose du passé. Je fais remarquer à ceux qui m’en parlent que les révolutions ne durent pas un demi siècle. Elles finissent par se dévorer d’elles-mêmes et par s’excréter en forme d’autoritarisme, contrôle et immobilité. Elles expirent à chaque fois qu’elles essaient de devenir éternelles. Elles s’éteignent à force de ne pas vouloir changer.

Ce qui commençât en ce premier janvier 1959 est, aux dires de beaucoup, enterré depuis plusieurs années. Le débat semble plutôt tourner autour de la date des funérailles. Pour Reinaldo, la révolution est morte au mois d’août 1968, quand notre lider barbu a applaudi l’entrée des tanks à Prague. Ma mère l’a vue agoniser lors de la condamnation à mort du général Arnaldo Ochoa. Les têtus que la croyaient encore en vie ont entendu son râle final en mars 2003, avec les arrestations et les procès sommaires.

Moi je vous dis que je l’ai toujours connue cadavre. En cette année 1975 où je suis née, la soviétisation avait effacé toute spontanéité et il ne restait rien de cette révolte dont parlaient les plus vieux. Il n’y avait plus de longues chevelures ni d’euphorie populaire, mais les purges, le double langage et les délations. Les chapelets, portés par les barbudos descendant de la montagne, étaient déjà proscrits. Et les soldats de la Sierra Maestra étaient déjà devenus accros au pouvoir.

La suite a été la veillée funèbre prolongée de ce qui aurait pu être, éclairée par les cierges de l’illusion qui entraîna tant de monde. En janvier prochain, la défunte fêtera une nouvelle commémoration. Il y aura des fleurs, des vivas et des chansons, mais rien ne pourra la sortir du panthéon, la faire revenir à la vie. Laissons-là reposer en paix et commençons vite un nouveau cycle : plus bref, moins pompeux, plus libre.

Traduit par Susana Gordillo et Pierre Haberer.

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Une réflexion au sujet de « Célébration ou commémoration ? »

  1. Très beau texte. Et en effet, on se demande combien de temps une dictature peut se prétendre révolutionnaire avant de s’effondrer…
    Un hasard si on admire encore en Europe le fameux Che Guevara, lui qui est mort en faisant une autre révolution sans se compromettre dans un gouvernement autoritaire et contradictoire avec ses idéaux, et pas son compagnon d’armes Castro qui n’a pas eu cette « chance »?

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