Après Juanes

Demain matin le jour se lèvera comme chaque lundi. Le peso convertible continuera à s’envoler, Adolfo et ses collègues passeront une nouvelle journée derrière les barreaux, mon fils entendra à l’école que le socialisme est l’unique option pour le pays et dans les aéroports on continuera à nous demander un permis pour sortir de l’île. Le concert de Juanes n’aura pas radicalement changé notre vie, mais je ne m’y suis pas non plus rendue avec cette illusion. Il serait injuste d’exiger du jeune chanteur colombien qu’il impulse ces changements que nous-mêmes n’avons pas réussi à obtenir après les avoir pourtant tellement souhaités.
Je me suis rendue sur l’esplanade pour vérifier combien différent peut être un même espace quand il accueille des manifestations organisées depuis là-haut et quand il abrite un groupe de personnes qui ont envie de danser, chanter et communiquer sans l’interaction de la politique. Ce fut une expérience rare d’être là, sans crier de slogans et sans avoir à applaudir mécaniquement quand le ton du discours indiquait que c’était le moment d’ovationner. Bien sûr certains éléments ressemblaient à ceux de n’importe quel défilé du premier mai, en particulier la proportion de policiers en civil parmi le public.
Certains détails techniques se sont révélés défaillants. La sonorisation n’était pas bonne, le petit écran qui transmettait ce qui se passait sur scène ne se voyait pas de loin et l’horaire choisi était inhumain car il coïncidait avec les pires heures d’ensoleillement. Par chance les nuages sont apparus après quatre heures et ceux qui étaient retranchés sous les quelques arbres se sont mis à danser avec Orishas. Ce sont des détails à améliorer pour la prochaine représentation que donnera Juanes à Cuba, où il n’y aura plus toutes ces défaillances techniques et où pourront chanter les exclus de cet après-midi.
Si nous considérons la représentation du 20 septembre comme la répétition du concert que nous aurons un jour, alors il faut féliciter ceux qui ont participé. Même s’il ne devait pas y en avoir d’autre et si la Place retrouvait sa solennité et sa grisaille, nous avons au moins vécu quelque chose de différent ce dimanche après-midi. Dans un lieu où l’on a systématiquement semé la division entre nous, Juanes –au coucher du soleil- s’est écrié « Pour une seule famille cubaine ! ».
Traduit par Jean-Claude MAROUBY

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