Caméléons expérimentés


Jusqu’au milieu des années quatre-vingt, on pouvait les rencontrer sur l’ensemble du territoire national. Pendant un quart de siècle ils ont imposé leur présence ; ils étaient agressifs et exhibitionnistes. Ils paraissaient absolument convaincus. Optimistes, imperméables à tout découragement, ils avaient toujours sous la main l’argument décisif pour répondre au défaitisme ou au commentaire tendancieux de « l’ennemi ». Ils avaient comme caractéristique un sourire arrogant, prélude à toutes leurs réponses, un air didactique empreint de supériorité et un regard à la fois méprisant et angélique quand ils prodiguaient leur clarté aux esprits confus. Ils se montraient parfois surpris, contrariés, qu’il existe des personnes qui ne comprennent pas que le futur lumineux était en train d’arriver et de s’imposer.
Aujourd’hui certains d’entre eux –tels des caméléons expérimentés- se sont métamorphosés et étudient les règles du marketing pour les appliquer aux sociétés d’économie mixte avec capitaux étrangers dans lesquelles ils occupent des postes de gérants. Ils ont l’odorat subtil pour sentir venir les changements inévitables. Quand ils se trouvent en face d’une personne à l’écart et critique -comme moi- ils lui passent la main dans le dos en lui disant à l’oreille « je suis avec toi ». C’est de cette façon et d’autres similaires que les opportunistes pensent se réserver une place pour les lendemains où ils prévoient de porter le masque dont ils auront besoin pour continuer à profiter.
La transmutation de cette espèce, qui mettait à sac ceux qui pensaient différemment, a contribué à une légère amélioration du climat spirituel de la nation. Face à la disparition progressive des inquisiteurs, les hérétiques prennent confiance, ce qui ne veut pas dire que les bûchers soient éteints. Les institutions répressives sont intactes, la différence est que maintenant elles manquent d’arguments et traduisent seulement le désir de se maintenir au pouvoir, non plus d’une classe sociale qui se bat pour revendiquer ses droits, mais d’une caste, d’un clan familial qui défend ses intérêts.
Traduit par Jean-Claude MAROUBY

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