Trasval

La boutique se situe dans l’atrium gauche de la rue Galiano, au coin de la rue San Rafael, là où il y avait précédemment une « boutique à dix cents » rongée par les années et la crasse. Véritable nef spatiale tombée dans un quartier qui a vu, comme beaucoup, ses commerces transformés en hôtels pour nécessiteux, en bureaux insignifiants ou en locaux fermés pour fuites d’égoûts. Mais Trasval est différent. Le grand magasin, administré dit-on par le Ministère de l’Intérieur lui-même, a été baptisé par la population « le Musée » car on y allait plus pour voir que pour acheter, en raison des prix élevés –en pesos convertibles- de chaque marchandise.
Trasval, c’était jouer au capitalisme avec musique de fond, employés habillés en costume et munis d’oreillettes, caméras partout et produits que nos yeux n’avaient jamais vus. Nous, nous étions comme des poussins protégés par la lumière des lampes et le bruit léger de la mélodie, qui allaient finir dans l’abattoir de la caisse enregistreuse en payant l’équivalent de trois mois de salaire pour un ouvre boite. A l’intérieur est toujours présente une zone d’exposition pour matériel de piscine, même si depuis plusieurs mois les vendeuses ne sourient plus aux clients ni ne répondent aimablement aux questions.
La dernière fois que j’ai été dans ce bunker recouvert de carreaux de faïence noirs, le déclin était déjà imminent. L’air conditionné ne fonctionnait pas, les employés s’étaient dispensés de porter le costume chaud, y compris la cravate, et dans les rayons les alignements d’un même produit sur des mètres de longueur annonçaient le déclin. Tous les ouvre boite avaient disparu et une rumeur de scandale pour corruption se répandait dans les allées. Sa splendeur fut brève, ses gains furent peut-être énormes. Parce que Trasval a été le dernier piège mercantile tendu aux Cubains, le dernier appât élaboré par ce mélange de commerçants et de police secrète si courant de nos jours. Des individus qui font le même trafic avec les marchandises qu’avec l’information, qui vendent une lampe ou surveillent à un coin de rue, qui comptent l’argent ou caressent le pistolet qu’ils portent sur le côté.
Traduit par Jean-Claude MAROUBY

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