Les stigmates de la prospérité

Pour les Cubains de ma génération, l’idée même d’aspirer au succès était signe de l’atteinte d’une terrible déviation idéologique, pas seulement dans les cas de prétention à la réussite personnelle, mais également dans les domaines professionnel ou économique. On nous a éduqués à être humbles et on nous a imposé la règle selon laquelle, à réception d’une quelconque reconnaissance publique, il était obligatoire de souligner que, sans l’aide des camarades qui nous entourent, il eût été impossible d’obtenir un pareil résultat. Il en était de même pour ce qui concernait la propriété d’un objet, la jouissance d’une commodité ou l’ambition « malsaine » de prospérité.
La prétention à être compétitif était punie par des étiquettes qu’il était difficile de faire disparaître de notre dossier, comme les accusations d’être « autosuffisant » ou « immodeste ». Le succès devait être –ou paraître- collectif, le fruit des efforts de tous sous la sage direction du Parti. Nous avons ainsi appris que l’estime de soi devait être dissimulée, et qu’il fallait retenir les rênes de l’enthousiasme entrepreneur. Les médiocres ont mangé leur pain blanc dans cette société qui a fini par couper les ailes aux individus les plus entreprenants pendant que le conformisme se renforçait. C’était l’époque ou l’on devait cacher les possessions matérielles, et démontrer que nous étions tous fils de prolétaires dévoués, et que nous haïssions profondément les bourgeois.
Certains firent semblant d’embrasser l’égalitarisme mais en réalité ils accumulaient les privilèges et amassaient des fortunes, tout en répétant les discours d’appel à l’austérité. C’étaient ceux qui continuaient à dire dans leurs autobiographies qu’ils étaient issus d’une famille pauvre, et que leur aspiration principale était de servir la patrie. Avec le temps, leurs collègues de travail découvraient que derrière l’image d’ascèse se cachait un détournement des ressources de l’Etat ou une accumulation compulsive des possessions matérielles. Encore aujourd’hui, le masque de la frugalité est resté sur leurs visages, même si leurs abdomens gonflés disent tout le contraire.
Traduit par Jean-Claude MAROUBY

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