Du jus de citron au code encrypté

Dans le dernier épisode de la saga orwellienne diffusée à la télévision, nous avons pu voir un jeune au visage terrorisé raconter comment un touriste lui a offert des programmes de cryptage de données. Probablement beaucoup d’entre eux peuvent être chargés de façon ouverte et gratuite à partir de centaines de sites web et sont utilisés par des personnes et des entreprises du monde entier pour sauvegarder leurs données à l’abri des curieux. Pourtant, sur cette île où chaque geste privé est interprété comme la preuve d’une conspiration, prendre des dispositions pour protéger un message ou les informations de notre ordinateur se transforme en quelque chose d’obscène et d’illégal.

A partir des mêmes prémisses, beaucoup des hébergements des écoles à la campagne avaient des douches sans rideau parce que se couvrir était contraire à l’esprit collectif. La dissimulation était quelque chose de profondément contestataire et tenir un journal secret dans lequel on racontait ses faits personnels était devenue une attitude d’embourgeoisement qui se terminait quand le chef du détachement prenait tes écrits et les lisait publiquement devant la classe. Aujourd’hui encore, peu de mes compatriotes frappent à la porte d’une pièce avant d’entrer et le sport de fouiner dans la vie des autres n’est pas l’exclusivité des Comités de Défense de la Révolution mais est pratiqué tout le voisinage. Porter atteinte à l’intimité du citoyen est devenue une pratique si fréquente que personne n’est gêné de voir sur notre petit écran des enregistrements téléphoniques de clients d’ETESCA ou des photos de l’appartement d’un individu suspect.

Actuellement les logiciels d’encryptage sont la nouvelle « bête noire ». Les militaires qui ont passé leur vie à créer des codes pour sauvegarder leur information doivent être très gênés parce que des technologies similaires sont à portée de la main de tout un chacun. Pourtant cette nouvelle campagne contre la discrétion qui se déchaîne dans les media officiels se heurte à certains passages de l’épopée officielle. Si mes souvenirs sont exacts, on me racontait enfant que Fidel Castro a écrit en prison avec du jus de citron des fragments du plaidoyer connu sous le titre  « L’histoire m’absoudra ».  Je ne vois pas de réelle différence entre tromper les geôliers de « Isla de Pinos » avec une encre invisible qui devenait lisible au contact de la chaleur, et le fait d’utiliser Truecrypt pour éloigner les fouineurs. Dans les deux cas l’individu sait que le dispositif répressif ne permettra pas que sa voix circule très loin si elle n’est pas camouflée ; il est convaincu qu’un état autoritaire fouillera sans pudeur dans sa vie privée pour lui arracher le dernier reste d’intimité et de mystère qui lui reste encore.

Traduit par Jean-Claude MAROUBY