Une part de moi-même

 

L’émigration a emporté mes amis, les gens de mon enfance, les voisins du lieu où je suis née et les personnes que j’ai pu saluer une ou deux fois dans la rue. Un jour elle m’a enlevé mes tantes paternelles, mes cousins, les collègues avec lesquels j’avais partagé la joie d’être diplômée, et même le timide coursier qui m’apportait le journal une fois par semaine. Et maintenant comme si cela ne suffisait pas, elle est revenue en demander plus, elle a aussi emporté la part la plus proche et la plus intime de ma vie.

Je me souviens que ma sœur m’avait raconté qu’elle s’était inscrite à un tirage au sort international de visas. Yunia a toujours eu beaucoup de chance en matière de hasard et c’est pourquoi j’ai immédiatement su à quoi je devais m’attendre. Ma mère raconte que le jour où elle l’a mise au monde les médecins et les infirmières s’étaient signés devant un bébé sorti de l’utérus avec sa poche de liquide amniotique quasi intacte. « Tu es venues au monde dans un sac » lui disaient-ils, comme si c’était un gage de prospérité, d’amour et de chance. C’est pourquoi cette île paraissait trop étroite pour ma bienheureuse sœur aînée. Et voilà plus de vingt ans elle était arrivée à la même conclusion que la majorité de mes compatriotes : « Comment peut-on prendre racine dans un pays qui a du mal à produire des fruits ? »Je n’avais même pas essayé de la convaincre alors que je la voyais débroussailler une formalité par ici, faire la queue pour obtenir une autorisation par là, et que je savais le moment du départ approcher.

Finalement vendredi dernier son avion a décollé, emportant également mon unique nièce, mon beau frère et une petite chienne qu’ils n’ont pas voulu abandonner. La veille ma mère pleurait « Je ne suis pas prête, je ne suis pas prête ! » tandis que mon père cachait ses larmes puisque bien sûr « un homme ne doit pas pleurer ».

On n’est jamais prêt pour la séparation maman, jamais prêt pour savoir que ceux que l’on aime sont à seulement une centaine de kilomètres de distance mais à un abîme de restrictions migratoires. Tu fais bien de pleurer papa parce que cet éloignement ne devrait pas être aussi définitif, aussi déchirant, aussi conclusif.

 Traduit par Jean-Claude MAROUBY