Mangues de tous les étés

Les branches plient sous le poids et les enfants essaient de faire tomber les fruits en jetant des pierres ou en secouant les branches. C’est la saison de la mangue. Comme dans un cycle de vie qui transcenderait les crises, les restrictions, les plans agricoles inaboutis, les mangues sont de retour, la « Philippine » et la « Bizcochuelo de Santiago ».  Nous sommes en plein dans la période où la plus humble cour d’un village oublié peut rivaliser avec les plus beaux jardins de Miramar. Il suffit que le vieux manguier que les ancêtres ont semé porte des fruits et toute la famille se met à tourner autour.

A cet instant, alors que je coupe quelques mangues que nous a offertes Augustin, je réalise à quel point ma vie est marquée par les souvenirs associés à ce parfum et à cette texture. A ces petites mangues au goût de miel que je mangeais pendant mes vacances dans le petit village de Rodas, à celles vertes et acides que nous salions dans les écoles à la campagne et à ces autres que nous volions –tenaillés par la faim- dans la ferme expérimentale de la commune de Güira, pendant les années noires de la Période spéciale. Et après avoir mordu le fruit à ces filaments qui me restaient entre les dents, à la goutte de jus qui dégoulinait sur le menton et empoissait les vêtements, au noyau sucé jusqu’à devenir tout blanc et à la peau qui tombée au sol devenait aussi dangereuse que celle de la banane.

Les mangues me rappellent toutes les étapes de mon existence, toutes les périodes que finalement cette île a traversées. Elles me rappellent ce marché libre connu comme le Centre –dans les années des subventions soviétiques- où j’ai goûté pour la première fois les jus Taoro. Puis est venue le processus de « rectification des erreurs et des tendances négatives », avec lequel sont disparus les travers petits bourgeois et le Taoro est resté dix ans absent avant de réapparaitre mais cette fois en monnaie convertible.

Ce fruit a le mérite d’avoir prouvé son incroyable résistance aux fermes d’Etat, aux folies qui ont absorbé des milliers d’hectares de terre comme la « Zafra des 10 millions »*, au plan des bananes « microjet » et même à l’avancée indésirable du marabou. Et aujourd’hui la mangue continue obstinément à marquer nos vies de sa saveur, faisant de n’importe quel pauvre jardinet un réduit de prospérité, pour au moins le temps que dure l’été.

* En 1969, Fidel Castro a voulu battre tous les records de productions de sucre de canne : 10 millions de tonnes. Cuba allait enfin pouvoir sortir du sous développement, l’économie serait relancée. Pour atteindre ce chiffre historique tout le pays entier s’est arrêté de vivre. 1969 fut l’année de l’effort décisif, l’année des sacrifices pour tout un peuple. Pendant un an il a fallu défricher, retourner la terre, semer, cultiver … préparer la récolte de l’année 1970, l’année de la « Zafra des dix millions ».

Traduit par Jean-Claude MAROUBY