Question d’appartenance

Une femme, patronne d’une cafeteria inaugurée récemment, répond aux questions incisives d’une journaliste sur l’occupation de l’espace public. Le soir ses déclarations apparaitront parmi d’autres dans un long reportage télévisé sur l’invasion des espaces communs par les nouveaux commerces privés. Le sujet génère pas mal de polémiques. Il y a d’un côté ceux qui ont dépensé leurs revenus pour construire un comptoir ou s’agrandir  pour accueillir plus de clients, et qui reçoivent maintenant un ordre de démolition pour s’être étendus sur des zones qui ne leur appartiennent pas. De l’autre nous sommes beaucoup de passants  qui voyons se réduire certaines entrées d’immeubles et certaines rues, face à l’avancée des constructions depuis l’intérieur des maisons. Mais l’attention est alertée par le fait que la pénalisation de cette invasion urbaine ne s’applique pas avec la même sévérité pour tous. L’Etat semble avoir libre cours pour envahir les lieux, envoyer promener les piétons au milieu de la rue, ou construire les pires atrocités sans avoir de comptes à rendre aux habitants alentours.

Par exemple dans le quartier où j’habite on a construit à une vitesse inhabituelle un hôtel qui occupe tout un quadrilatère. Au début il avait été pensé pour loger les patients de ladite « Opération Miracle », mais depuis presque un an il a dû se résoudre à prendre en compte la loi de l’offre et de la demande et à ouvrir ses portes au public. Cette institution a accaparé –sans l’accord d’aucun voisin- une partie du trottoir de la rue Hidalgo. A l’endroit où auparavant il y avait une bande de trottoir pour que les passants circulent hors de danger des automobiles, l’énorme bâtiment a aujourd’hui son aire de déchargement des camions, une affreuse rampe sur laquelle personne n’a jamais vu de camions en train de décharger des marchandises.

Le dommage paraît irréversible dans ce cas car à la différence des constructions privées improvisées nous sommes ici face à une masse de béton dont personne n’est capable de découper un morceau. Les piétons, beaucoup de ceux qui sortaient du marché et prenaient l’ancien sentier bordé de caroubiers sentent que ça n’est pas la peine de se plaindre. « C’est l’Etat et tu sais bien… » me précisent, t-ils quand j’essaie de rassembler les bonnes volontés pour protester. Et le plus triste c’est qu’ils ont raison. Pas même la reporter incisive, qui dans le journal du soir critique l’expansionnisme de certains commerces à compte propre, ne fera une chronique sur ce morceau de ville qu’ils nous ont arraché.

Traduit par Jean-Claude MAROUBY