Le retour d’Eliacer

La méfiance constitue une grande part des mauvaises choses que nous va nous léguer ce système. Le doute plutôt que l’accolade, la suspicion face à la candeur, et les phrases du style : « il fait sûrement partie de la Sécurité nationale » au lieu de « c’est bien qu’il ait osé ». Il n’y a rien de plus frustrant pour celui qui franchit la ligne entre se taire et donner son avis, que d’être accueilli de l’autre côté avec défiance. Cette suspicion permanente qu’on nous a inoculée depuis l’enfance apparaît comme le produit le mieux réussi du castrisme. J’en ai assez d’avoir peur de l’autre, de toujours me demander quelles sont ses intentions réelles, de croire qu’il s’approche pour informer, mentir, espionner. Je renonce à la prudence ; c’est pire elle m’entrave, elle m’attriste.

Le retour d’Eliecer Avila, avec son excellente interview pour Estado de SATS a provoqué la saturation de ma boite avec des messages du style : « Attention, c’est peut-être un appât de la police politique », « attention il revient probablement comme agent secret ». Je les ai tous lus avec calme, reconnaissant la légitime préoccupation dont ils sont porteurs, mais je ne suis pas disposée à poursuivre dans ce cycle de l’appréhension. Chaque parole d’Eliecer me parait marquée au sceau de la sincérité. Si la vie me démontre un jour que c’était une appréciation erronée je continuerai à penser que maintenant – à la minute présente- son discours a été plus défavorable au pouvoir que ne lui serait favorable le bénéfice qu’il retirerait ensuite  de cette hypothétique révélation.

Quand nous chassons quelqu’un ou arrêtons de lui serrer la main par peur qu’il ne soit une taupe du G2, dans notre Lubianca créole, c’est quelque obscur officier qui gagne une médaille. Ils se nourrissent de nos peurs, tirent leurs forces du terrain de l’intrigue. Je me refuse donc à leur rendre la tâche aussi facile. En fin de compte il s’avère assez ridicule pour un gouvernement d’avoir à se vanter d’avoir infiltré un agent secret dans des groupes transparents et pacifiques. Risible l’administration qui reconnaît contrôler dans l’ombre ce que, faute d’arguments, elle n’arrive pas à faire dans la légalité.

Traduit par Jean-Claude MAROUBY