Anonyme

Quelqu’un avait lancé la lettre par la fenêtre dans le bureau du directeur, dans un sac en plastique avec une pierre à l’intérieur. Des lignes et des lignes d’une écriture serrée, nerveuse, qui dénonçait le détournement de ressources dans le secteur de la cantine. On y trouvait la description méticuleuse du magasin « particulier » où étaient gardés les produits qui n’arrivaient jamais sur la table des étudiants. Et le chiffre énorme des rations qui finissaient chaque semaine en bidons pour nourrir les cochons du gérant. Sur huit feuilles étaient rapportées les astuces utilisées pour faire coller les chiffres en fin de mois et même le nom de qui était averti de possibles inspections.

Cette lettre anonyme imposa une réunion d’urgence. L’inspection surprise à la cuisine avait confirmé ce qu’avait dit  le justicier inconnu. Un jeudi en assemblée, à mains levées à l’unanimité, on expulsa tous ceux impliqués dans le détournement et on nomma de nouveaux travailleurs dans ces emplois. Sur les chaises de la grande salle, ils furent bien peu à penser que la nourriture volée reviendrait dans les plateaux, et que les élèves pourraient récupérer les grammes perdus et les saveurs détournées de leurs déjeuners.

Quand arriva le lundi, les nouveaux employés de la cuisine avaient déjà leur propre dynamique de malversation en place. Ils cachaient les sacs de haricots et les bouteilles d’huile dans un endroit différent de celui découvert par les inspecteurs. Pendant au moins trois mois ils mirent dans les assiettes la ration normale, mais petit à petit ils en retirèrent une once ici, un gramme là. Les cochons de quelque ferme éloignée recommencèrent à grossir avec le bouillon et le riz tellement insipides que beaucoup d’élèves ne goutèrent même pas. Une modification des chiffres garantit que le retrait ne se voie pas dans les papiers, tandis qu’un informateur –proche du directeur- avertit des inspections du ministère. L’accusateur anonyme et sa dénonciation ont seulement servi à ce que le vol change de noms et que le détournement de ressources passe le pouvoir dans d’autres mains.

Traduit par Jean-Claude MAROUBY