Nain Tracassin

 

Imagen de Anna-Kafka. Tomada de devianart.com

La sueur de ces trois femmes qui m’ont mise dans une voiture de police, je l’ai encore collée à la peau et bien profond dans les fosses nasales. Grandes, corpulentes et implacables, elles m’ont trainée jusqu’à cette pièce sans fenêtre, où le ventilateur délabré ne dirigeait la fraîcheur que vers elles. L’une d’elles me regardait avec un rictus particulier. Peut-être mon visage lui rappelait-il quelqu’un qu’elle avait déjà vu : une adversaire à l’école, une mère despotique, une amante perdue. Je ne sais pas. Ce dont je me souviens précisément, c’est que dans la soirée du 4 octobre son regard cherchait à me détruire. C’est elle qui fureta sous mes jupes avec délice, tandis que deux autres en uniforme m’agrippaient pendant la « fouille ». Plus que la recherche d’un objet caché, cette fouille avait pour objet de me laisser une sensation de viol, d’impuissance, de souillure.

Toutes les six heures mes gardiennes changeaient. Celles de la nuit étaient moins strictes, mais moi je m’enfermais dans mon mutisme et ne répondais jamais à leurs questions. Je m’évadais au-dedans de moi. Je me disais : « elles m’ont tout enlevé, même la barrette dans mes cheveux mais, chercheuses ridicules, elles n’ont pas pu m’arracher mon monde intérieur ». C’est ainsi que pendant les longues heures d’une arrestation illégale, j’ai décidé de me réfugier dans la seule chose dont je disposais : mes souvenirs. La pièce voulait paraître propre et rangée, mais il y avait dans chaque objet une dose de saleté et de dégradation. Le sol en dalles de granite clair était couvert d’une bonne couche de crasse accumulée. Je suis restée à regarder les figures que dessinaient avec les taches de saleté, les petites pierres encastrées dans chaque carreau. Au bout d’un moment des visages ressortaient de cette constellation. Les personnages affleuraient du sol grossier de mon cachot du poste de police de Bayamo.

Là surgissait la silhouette dégingandée de Don Quichotte, à ce coin de rue je réussissais à voir le mince profil du « Bobo » d’Eduardo Abela. Des yeux obliques formés par le mortier et le gravillon ressemblaient étrangement à ceux des personnages du film Avatar. Moi je riais et mes gardiens permanents commençaient à croire que mon refus de boire et de manger m’avait littéralement refroidi le cerveau. Dans le granite irrégulier j’entrevis le Bossu de Notre Dame et la svelte silhouette de Gandalf avec son bâton et tout le reste. Mais par-dessus toutes ces formes qui jaillissaient du grossier pavage il en était une, plus forte, qui semblait sautiller et se moquer de moi sous mon nez. Peut-être était-ce l’effet de la soif ou de la faim, je n’en sais rien. Un nain à la longue barbe et au regard cynique se moquait malicieusement de moi.

C’était Grigrigredinmenufretin, le personnage d’un conte pour enfants dans lequel la reine est obligée de deviner son nom compliqué à défaut de quoi elle sera obligée de livrer au Nain Tracassin son bien le plus précieux : son propre fils. Qu’avait à voir ce personnage avec ma réclusion provisoire ? Pourquoi est-ce lui que je voyais au milieu de tant d’autres références visuelles accumulées tout au long de ma vie ? J’eus immédiatement l’intuition de la réponse : « Tu es Grigrigredinmenufretin » lui dis à haute voix et mes cerbères me regardèrent préoccupées. « Tu es Grigrigredinmenufretin, répétai-je, et je connais ton nom ». « Tu es comme les dictatures ; une fois qu’on se met à les appeler par leur nom, c’est qu’on commence à les détruire ».

Traduit par Jean-Claude MAROUBY