Manque de persistance

L’ascenseur offre à toute heure un concentré d’odeurs. Lorsque du poisson arrive sur le marché rationné, l’ascenseur s’imprègne pendant des jours de forts relents de chinchard. Il conserve aussi les arômes de l’homme qui vend des pizzas à domicile dans les étages élevés et les eaux de toilette des bébés que leur mère amène en promenade. Parfois, on sent une odeur douceâtre, très intense, qui colle aux vêtements de ceux qui montent ou descendent dans la petite cabine de métal. Tous savent que de si intenses effluves proviennent d’une voisine très coquette qui semble prendre « un bain » de parfums et de crèmes chaque fois qu’elle descend dans la rue. Du coup, la blague du jour est de faire allusion « à la géniale persistance qu’ont ses parfums… ». Phrase qu’on utilise aussi hors du contexte des cosmétiques et des crèmes pour signifier que l’effet de quelque chose est durable et continu.

Soyons clairs, notre réalité toute entière manque de persistance. On inaugure un service aujourd’hui et quatre semaines plus tard il commence déjà à baisser en qualité et à s’amoindrir. On annonce en grande pompe l’augmentation du nombre de départs de trains ou l’amélioration de la fréquence des bus, mais au bout de quelques mois, tout revient à l’état initial. De nouvelles institutions culturelles ou de loisirs ouvrent leurs portes, et en moins de six mois elles glissent sur la mauvaise pente du manque d’offre et de la détérioration. Maintenir les exigences semble relever de l’impossible, et c’est la même chose pour de nombreux travailleurs indépendants privés qui semblent avoir hérité du secteur public cette propension au déclin. La sagesse populaire conseille d’aller dans certains endroits et d’en profiter durant leurs 72 premières heures d’existence, car ensuite… ensuite rien ne sera plus jamais pareil.

L’absence de persistance s’étend des restaurations architecturales qui verront en un rien de temps leur peinture abîmée par l’humidité et par des fuites sur la toiture, aux procédés bureaucratiques qui ne fonctionnent efficacement que durant le premier jour de leur instauration. Le modèle de base est caractérisé par l’éphémère, la fugacité est la marque de fabrique de la qualité cubaine. J’en veux pour preuve les services offerts par nos bureaux de poste et nos banques. De temps à autres, on nous annonce une transformation administrative pour parvenir à l’efficacité mais l’amélioration dure très peu de temps. Le temps que nous soyons mis au courant de cette avancée est suffisant pour qu’elle se soit déjà volatilisée. Comme une œuvre d’art éphémère -ou un parfum bon marché- les réussites s’évaporent souvent et ne nous donnent même le temps de nous rendre compte de leur existence même.

Traduction M. Kabous

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