Poudre de pierre

muro

Elle se lève et fait un peu de café. Le béton du plan de travail est encore frais. Magali, ses deux enfants et son mari vivent dans une maison en construction. Cela fait maintenant six ans. Peu à peu ils ont dressé les murs et fixé quelques tuyaux. Chaque jour qui passe les rapproche de la fin de l’ouvrage, mais ouvre la perspective d’une nouvelle journée d’angoisse pour se procurer les matériaux. Aujourd’hui ils ont besoin de trouver la poudre de pierre et le sable lavé. Ils font les comptes avant d’aller au magasin d’état et ils me demandent de les accompagner. Nous arrivons à un dépôt central, mais à la porte le visage de l’employée annonce les mauvaises nouvelles. Ils n’ont pas livré, il faut attendre la semaine prochaine.

Nous nous immergeons alors dans le monde des revendeurs de matériaux. Les rencontrer est facile, négocier impossible. Les alentours de l’atelier des chemins de fer constituent le marché illégal de ferraille le plus important du pays. Il suffit de marcher vers les portes et de derrière les marches on entend des voix qui demandent ; qu’est-ce que vous cherchez ? Nous sommes prudents, il n’est pas recommandé de partir avec la première offre. L’arnaque est partout. Un homme devant un petit étal de réparation de briquets nous fixe du regard et susurre « j’ai de tout pour la construction ». Dans un geste de prestidigitateur il nous passe un papier manuscrit avec une liste de prix : le gravier et le sable à 1,50 pesos convertibles le sac, la pierre de « Jaimanita » pour couvrir les extérieurs à 7 CUC le mètre carré et les lauses de granite à 10 CUC également le mètre carré. « Si vous achetez en grande quantité le transport est inclus » précise-t-il tout en démontant un briquet avec le drapeau italien dessiné sur le plastique.

Mes amis font les comptes. Acheter la totalité du revêtement de l’étage représenterait l’équivalent de leurs deux salaires pendant 20 mois. Le coût de la robinetterie  arrache  un petit cri à Magali, mais avec le bruit de la rue on l’entend à peine. Ils décident de prioriser. Ils prendront simplement quelques blocs, plusieurs sacs de sable et deux portes en bois. Le vendeur fait le total qui représente tout ce que gagneraient Magali et son mari en six mois de travail. « C’est toujours meilleur marché que dans les magasins officiels » dit-elle à voix haute pour se consoler. Ils règlent et nous partons avec les matériaux dans un vieux camion soviétique d’immatriculation gouvernementale.

La nuit tombe et nous avons tous les doigts couverts d’une couche grise de ciment et de poussière. Les enfants vont se coucher dans l’unique chambre avec un toit. Le plan de travail a maintenant durci et les assiettes sales reposent sur sa surface brute, car il n’y a pas encore d’installation d’eau pour la vaisselle. Demain il faudra sortir pour trouver de l’acier et quelques interrupteurs électriques. Un jour de moins de construction. Vingt quatre heures qui les rapprochent de leur maison achevée.

Traduction Jean-Claude Marouby