Mon chaton Vinagrito

Pourquoi ressentions-nous une telle émotion à écouter cette chanson du chaton Vinagrito?  Je ne pense pas que la réponse soit dans le désert audiovisuel des émissions de jeunesse que nous connaissions dans les années soixante- dix quatre-vingts, presque intégralement monopolisé par les productions de l’URSS ou des autres pays de l’Europe de l’Est. Ni non plus dans l’allusion indirecte au besoin humain de reconnaissance, qui était déjà magistralement décrite dans le « Vilain Petit Canard » de Hans Christian Andersen. Non, il ne s’agissait pas uniquement de cela même si on peut y voir quelques une des raisons de rejouer ce refrain doucereux.

L’histoire de Vinagrito, le chat rescapé de la rue présentait cet élément de sensibilité et de douceur qui faisait tellement défaut à beaucoup de dessins animés du monde socialiste. Ces derniers étaient bien plus sobres, tragiques et donneurs de leçons, mais il leur manquait ce côté mélodramatique avec une pincée d’humour et de ridicule que l’on trouve dans l’identité cubaine. A lui seul le nom –diminutif du vinaigre utilisé en cuisine- du félin ébouriffé nous le faisait aimer et nous moquer de lui en même temps. Nos avions là une histoire de rejet, de rédemption et de transformation. Vinagrito parvenait à se transformer dans ce que personne n’aurait attendu de lui : une mascotte heureuse et belle, qui trempait tranquillement ses moustaches dans le lait.

Difficile de ne pas s’identifier avec le chaton « tout maigre et laid » que l’on avait recueilli dans la rue, à un moment où nous sentions aussi que « l’extérieur » était la perte du moi et de l’individualité. C’est Vinagrito qui –à notre place- rentrait à la maison, chaleureusement accueilli par la famille et entouré d’attentions. Lui était sauvé tandis que nous nous perdions. Lui rejoignait le foyer au même moment où nous partions en pension, dans les camps, ou à l’armée. Lui miaulait à la lune… pendant que nous autres étions à la poursuite d’un mirage idéologique.

C’était bien de l’avoir là, avec sa queue et son goût pour le poisson. Autrement, tout aurait semblé plus triste.

Traduction Jean-Claude Marouby