Les masques ne sont pas des bâillons

Alors que le coronavirus fait des dégâts en Amérique latine, un autre ennemi (pas si petit) gagne également du terrain. L’autoritarisme profite de l’urgence sanitaire et de la peur des citoyens afin de réduire les libertés, d’écraser les droits et d’imposer un contrôle violent sur la vie quotidienne. En l’espace de quelques semaines, nous avons reculé de plusieurs années et les reculs pourraient s’accélérer dans les prochains jours.

À côté des appels nécessaires au confinement social, aux restrictions de déplacement et à la fermeture des frontières, certains gouvernements sont allés plus loin et ont enclenché une campagne contre la presse et la liberté d’expression. Entre deux séries de mesures préventives, ils veulent introduire en cachette une censure cinglante et une diminution des droits des citoyens. En plus de la quarantaine et des masques, les punitions et les bâillons s’étendent partout.

Nous avons tout vu. Des chefs d’États et de gouvernements qui attisent la haine xénophobe et exploitent la pandémie à des fins politiques, d’autres qui appellent à des mobilisations massives malgré le risque existant ou qui minimisent les recommandations scientifiques. Alors que de nombreux politiciens assurent combattre les infoxs dangereuses contre la santé, en réalité, ils usent de la censure pour essayer de faire taire les critiques, ceux qui remettent en cause leur gestion et les medias d’information qui les embarrassent.

Lors des périodes d’épidémies, à Cuba, les arrestations politiques visant les reporters indépendants sont plus nombreuses qu’à l’accoutumée et les internautes qui signalent les erreurs officielles sont menacés de punitions exemplaires. Une pluie d’interrogatoires et d’amendes est tombée sur la presse non contrôllée par le Parti communiste et il faut s’attendre à ce que ces représailles augmentent à mesure que progresseront les cas positifs de covid-19.

En plus des interrogatoires de la police politique, des confiscations des outils de travail et des pénalisations financières, la nouvelle vague répressive inclut des campagnes de diabolisation contre les médias privés

En plus des interrogatoires de la police politique, des confiscations des outils de travail et des pénalisations financières, la nouvelle vague répressive inclut des campagnes de diabolisation contre les médias privés. Elle présente quasiment les informateurs comme un autre type de coronavirus. Les autorités semblent particulièrement intéressées à censurer toute information sur la dure réalité des longues files d’attente, la pénurie et l’incertitude économique qui sont en recrudescence ces derniers jours.

Lorsqu’il y a quelques semaines, les réseaux sociaux se sont remplis de messages appelant à la suspension des cours dans les écoles et à la fermeture des frontières aux touristes, les porte-paroles du gouvernement ont qualifié les propositions citoyennes de manipulation fabriquées depuis l’étranger. Plusieurs jours plus tard, la Place de la Révolution a pris un ensemble de mesures très similaires à celles qu’elle avait répudiées plus tôt.

Le retard pris ces semaines ont été amplement dénoncées par les médias indépendants. Les campagnes touristiques officielles ont continué à présenter l’île comme une « destination sûre », allant jusqu’à insinuer que les températures élevées de la Caraïbe constituaient une protection supplémentaire face au virus. Le coût de ce retard en matière de vies humaines ne sera jamais précisément connu.

Une jeune journaliste a été arrêtée la semaine dernière par la police, et elle s’est vue imposer une amende exagérée. Mónica Baró, lauréate du Prix Gabo dans la catégorie Texte en 2019, a reçu des menaces pour ses publications effectuées sur Facebook. Selon les oppresseurs, son délit est d’avoir diffusé une « information contraire à l’intérêt social, à la morale et aux bonnes moeurs et à l’intégrité des personnes », en vertu du Decreto Ley 370, un décret draconien qui régule la diffusion des contenus.

Abrités derrière le coronavirus, d’autres pathogènes dangereux sont en train de germer. Portant collets et cravates, ou épaulettes militaires, ils veulent laisser la société sans « contre-pouvoir médiatique ». .

Texte publié le 21 avril 2020 sur le site internet de la Deutsche Welle.

Traduction : SBC

Les médecins cubains risquent leurs vies pour échapper aux carences

Les médecins cubains qui ont voyagé en Lombardie, dans le nord de l’Italie ont exhibé les drapeaux des deux pays et un portrait géant de Fidel Castro. (PresidenciaCuba)

Les applaudissements venaient de partout. Ce dimanche soir, à 21 heures, une ovation a retenti à Cuba, en hommage au personnel soignant qui est en première ligne face au Covid-19. Comme dans d’autres pays touchés par la pandémie, la population a voulu exprimer aux médecins sa reconnaissance pour leurs sacrifices. À Cuba, ils doivent non seulement affronter le risque de contagion, mais ils doivent aussi travailler avec un matériel hospitalier détérioré et s’accommoder de faibles salaires.

Pendant des décennies, le système de santé cubain a été fortement encensé par la propagande officielle et est devenu quasiment un mythe au niveau international. Sa gratuité et son étendue sont présentées comme un des grands « acquis de la Révolution » et beaucoup considèrent le service de santé de l’île comme un exemple à suivre pour la gestion du secteur. Néanmoins, de plus en plus de Cubains sont mécontents de l’état calamiteux des hôpitaux, dans lesquels les patients doivent eux-mêmes apporter draps et nourriture.

À mesure que se répand le coronavirus à travers le pays, où selon les chiffres officiels 170 personnes ont déjà été testées positives et 6 personnes sont décédées du virus, c’est l’ensemble de notre réseau sanitaire qui est mis à l’épreuve. L’avantage des médecins cubains, c’est qu’ils ont été formés à cette éventualité et qu’ils ont l’habitude de travailler avec peu de moyens. Ils ont développé une aptitude particulière qui leur permet d’affronter les pénuries en termes d’équipements qui s’aggravent en cette période. Nombre d’entre eux sont des « diplômés » de la dure école de la crise chronique.

L’avantage des médecins cubains, c’est qu’ils ont été formé à cette éventualité et qu’ils ont l’habitude de travailler avec peu de moyens. Ils ont développé une aptitude particulière qui leur permet d’affronter les pénuries

Cette aptitude à faire beaucoup avec peu est une des forces qu’exhibent les médecins cubains partis récemment vers des pays où le coronavirus est en train d’atteindre des centaines de milliers de vies. Plus de 40 nations ont sollicité l’appui des professionnels médicaux de l’île, selon le Ministère de la Santé publique. La demande est nécessaire et constitue sans doute une décision adéquate, car ils vont recevoir des docteurs expérimentés en situation d’urgence.

Toutefois, il faut reconnaître que les détails de ces accords entre le gouvernement cubain et les pays qui réclament du personnel médical ne font quasiment jamais les gros titres dans la presse d’aucuns des pays concernés. Ces médecins offrent leurs services dans de conditions de semi-esclavage, car ils ne recevront qu’une infime partie de l’argent qu’ils gagnent en tant qu’hôtes.

Nos docteurs sacrifiés travailleront, transpireront et risqueront leurs vies, mais le grand gagnant sera un gouvernement qui ne laisse rien filtrer sur le devenir de chaque centime gagné lors des missions médicales. Bien que les autorités officielles répètent que cet argent est investi dans de meilleures infrastructures et dans les services médicaux nationaux, il n’y a aucune preuve évidente, et cette même somme peut aussi bien être utilisée pour sauver des vies que pour soutenir la répression.

D’un autre côté, bien que le désir de soigner constitue la principale motivation de leur travail, ces docteurs devront accepter que leur effort soit vu publiquement sous les habits de l’idéologie. Il suffit de voir les images des médecins cubains avant leur départ vers l’Italie, posant à côté d’un portrait de Fidel Castro, pour comprendre que leur est aussi utilisé par la Place de la Révolution comme une opération marketing. Les autorités veulent tirer profit idéologiquement de la pandémie et défendre l’idée qu’un modèle autoritaire restreint certes les libertés, mais sauve des vies. Autrement dit, dans ces régimes, il est impossible de se comporter comme un citoyen. Il est uniquement possible de se comporter comme un éternel patient.

Le discours atteint ses limites lorsque l’un de ces médecins décide de ne pas retourner sur l’île. Oubliés les sourires sur la photo et l’épithète de « héros de la patrie » : il portera désormais les stigmates du « déserteur ». Il suffit qu’il ne rentre pas d’une mission et il lui sera interdit de retourner sur l’île afin de retrouver sa famille pendant huit longues années, et en plus, il perdra le salaire en monnaie nationale qu’il avait accumulé sur un compte bancaire cubain.

Mais alors, vous vous demanderez pourquoi ils participent à ces missions dans lesquelles ils risquent leurs vies et gagnent si peu ?. La réponse est complexe, mais elle vaut la peine d’être expliquée. Leur vocation humanitaire fait partie des motivations, mais ce n’est pas tout : sortir de la prison insulaire constitue une forme de répit au milieu d’un quotidien si difficile. Malgré le fait d’être dans une zone d’urgence, là-bas, ils auront accès à une plus grande offre de services et de produits. Ils pourront aussi ramener à Cuba des marchandises afin d’améliorer leur situation et celle de leur famille.

Il y a quelques années, j’ai rencontré une docteure, épidémiologiste et professeure à l’université qui a accepté une mission médicale au Venezuela parce que c’était sa seule chance d’obtenir les ressources nécessaires pour réparer le toit de sa maison

Il y a quelques années, j’ai rencontré une docteure, épidémiologiste et professeure à l’université qui a accepté une mission médicale au Venezuela parce que c’était sa seule chance d’obtenir les ressources nécessaires pour réparer le toit de sa maison. Sur cette île aux forts contrastes, nous pouvons croiser sur un neurochirurgien qui s’apprête à opérer un cerveau sans même avoir déjeuné, parce que son salaire ne lui permet pas de boire chaque jour un verre de lait. De même, nous pouvons croiser un néphrologue qui demande à ses patients de lui acheter un goûter pour supporter sa journée de travail.

Même si depuis quelques années, le salaire des professionnels de la santé est devenu le plus élevé de Cuba, il est encore très difficile de trouver l’un d’entre eux qui gagne plus que l’équivalent de 70 dollars mensuels. Cela se produit dans un pays où le litre d’huile végétale coûte plus de 2,50 dollars, et où les magasins gérés par l’État vendent le lait à plus de 1,50 dollars. Nos docteurs vivent pratiquement dans la misère.

Cette situation et d’autres éléments les poussent à prendre l’avion pour apporter leurs services professionnels loin du pays. Ils mettent leurs vies en danger tout en sachant que le gouvernement s’accapare la plus grande part de leurs revenus. Ils s’engagent aussi parce qu’ils aiment leur métier, et qu’un jour, ils ont promis d’affronter la maladie et la mort. Ils s’engagent aussi, car ils sont des êtres humains extraordinaires, comme tous les docteurs de la planète, et non parce qu’ils défendent une idéologie ou qu’ils militent dans un parti politique.

Ces personnes, nos médecins, sont les véritables héros de ces dernières journées, et pas uniquement pour les raisons évoquées par la presse officielle. C’est pour cela que ce soir, à 21 heures, je les applaudirai frénétiquement sur mon balcon. Je le ferai pour reconnaître leur effort, mais ce ne sera pas une ovation pour le système qui les a condamnés à la précarité et à la docilité politique. Saluons nos héros en blouse blanche !

Les informateurs cubains et la fausse normalité

Les habitants continuent de se rassembler sans maintenir une distance suffisante entre eux. (14ymedio)

Chaque jour, je dois m’efforcer à regarder les actualités officielles cubaines. Mon travail de journaliste m’oblige à synthétiser ces nouvelles, car dans un pays marqué par le contrôle vertical des informations, il existe des données et des déclarations qui ne sont publiées nulle part ailleurs que dans ces espaces télévisés et radiophoniques. Bien que je fasse toujours preuve d’une patience exceptionnelle pour m’asseoir devant le téléviseur, je dois avouer que ces derniers temps la tâche devient plus pénible.

En soirée, le bulletin d’information de la télévision cubaine (NTV ou Noticiero de la Televisión Cuba) retransmet quelques rumeurs dangereuses sur le coronavirus, transformant la pandémie en bataille idéologique. Il utilise la calamité afin de batailler publiquement et il nie les erreurs des « compagnons de route » tout en minimisant ou en falsifiant les assertions des pays démocratiques face à l’avancée du Covid-19. Enfin, il diffuse des déclarations de fonctionnaires qui sont plus occupés à donner une impression de normalité qu’ils ne sont préoccupés par la protection de la population. Les attitudes de Maduro et d’Ortega face à la pandémie seraient des exemples à suivre, tandis que Merkel ou Macron feraient littéralement sombrer leur pays, selon ce simulacre grossier de bulletin d’information.

Le bulletin d’information assure que tout est « tranquillité et discipline » à l’intérieur de Cuba. Dans ses reportages et ses titres, le chauvinisme atteint des sommets insupportables mêlant imprudence, arrogance, manque absolu d’humilité et stupidité. Ce système « informatif » officiel est aussi responsable du dommage que ce virus occasionne dans une Cuba non préparée, où les frontières ne sont toujours pas fermées, où les classes accueillent encore les élèves, où les journées de travail ne sont pas encore suspendues, où les administrations publiques sont encore ouvertes et où les habitants n’ont pas encore été appelés formellement à rester chez eux.

Traduction : SBC

Autoritarisme et coronavirus : deux mots liés

Derrière les portes des hôpitaux, c’est tout autre chose : un personnel médical surexploité et dépourvu de droits ; des infrastructures détériorées et un manque chronique de médicaments (Radio Rebelde)

Invisible et potentiellement mortel. Telles sont les caractéristiques de l’ennemi qui met le monde à mal. Cuba a confirmé officiellement ce mercredi [11 mars 2020] que trois touristes italiens avaient été testés positifs au coronavirus. On s’attend à une hausse du nombre de cas durant les prochains jours et à la mise en place par les autorités de mesures ayant un fort impact social. Les systèmes autoritaires fonctionnent comme des QG permanents ou comme des hôpitaux de campagne, puisqu’ils disposent de quelques « avantages » face aux épidémies, par rapport aux démocraties.

La première « qualité » de ces régimes face à n’importe quelle urgence est leur capacité à contrôler l’information. Cette aptitude à manipuler les données a été déployée en Chine durant les premières semaines de l’apparition du Sars-Coronavirus-2. Au cours de cette période, les rares personnes qui se risquaient à révéler ce qui se déroulait furent pratiquement traitées de traitres, comme le montre le cas célèbre du docteur Li Wenliang, accusé par les autorités de « propager des rumeurs » passibles de peines de prison élevées. En fin de compte, il a lui-même été contaminé par le virus.

L’utilisation de la même politique que celle suivie pendant des années pour estimer le nombre de personnes contaminées ou décédées à cause de la dengue ne permettra jamais de connaître l’incidence réelle du Covid-19

Par ailleurs, le fait que des cas positifs ont été confirmés sur l’île ce mercredi [11 mars 2020] et que l’on nous assure qu’aucun collaborateur à l’étranger n’a contracté le virus est très préoccupant. Est-on une fois de plus en train de nous cacher la vérité ? Cette stratégie pourrait consister à faire croire au monde entier que nous avons un faible nombre de patients atteints. Cependant, elle pourrait s’avérer extrêmement dangereuse si la population n’est pas mise au courant de l’envergure réelle du problème.

L’utilisation de la même politique que celle suivie pendant des années pour estimer le nombre de personnes contaminées ou décédées à cause de la dengue ne permettra jamais de connaître l’incidence réelle du Covid-19

Habitués à se comporter comme des généraux devants leurs soldats, et non comme des fonctionnaires face à leurs citoyens, les dirigeants cubains peuvent appliquer des mesures absolument invasives et coercitives au niveau social sans qu’ils n’aient à décréter d’état d’exception ou d’urgence. Ils n’ont pas besoin d’autorisations spéciales pour expulser manu militari les personnes potentiellement contaminées de leurs domiciles, pour enfermer les cas suspects dans les hôpitaux ou pour interdire d’un seul coup tout déplacement dans le pays. En cela, ils battent « à plate couture » les modèles démocratiques.

Disposant d’un large réseau d’informateurs pour l’ensemble du territoire national, il suffit à la Place de la Révolution d’inclure les éternuements et la fièvre parmi les signes qui doivent être rapportés, pour que ce réseau de mouchards pénètre dans les domiciles de ces cas suspects. Aujourd’hui, on récompense non seulement celui qui dénonce son voisin parce qu’il a transmis une consigne antigouvernementale ou émis une critique sur le Parti communiste, mais aussi quiconque fait savoir qu’une personne « semble malade », « tousse un peu » ou « s’est enfermée dans sa maison et ne veut pas ouvrir la porte ».

Ceux qui réussiront à vaincre le coronavirus n’y arriveront pas parce que le traitement aura fonctionné ou parce que le personnel médical aura été renforcé, mais parce que « la Révolution ne les aura pas abandonnés »

Comme dans tout système strictement paternaliste, il y aura une propagande intense durant cette période. Ceux qui réussiront à vaincre le coronavirus n’y arriveront pas parce que le traitement aura fonctionné ou parce que le personnel médical aura été renforcé, mais parce que « la Révolution ne les aura pas abandonnés ». Le virus prendra pendant quelques semaines la place de l’éternel ennemi septentrional et chaque cas sera présenté comme un champ de bataille patriotique et politique duquel il faudra ressortir gagnant, pour démontrer entre autres choses aux adversaires idéologiques que les Cubains vivent sous le meilleur des régimes possibles.

La propagande officielle se saisira aussi de l’opportunité pour présenter le système de santé de l’île comme étant infaillible, fiable et très développé. Cela servira à contenter ceux qui loin de nos frontières continuent de croire au mythe de l’extrême solidité du réseau hospitalier cubain et qui mentionneront « la performance du petit David » comme un exemple à suivre dans leurs pays respectifs. Derrière les portes des hôpitaux, c’est tout autre chose : un personnel médical surexploité et dépourvu de droits ; des infrastructures détériorées et un manque chronique de médicaments. Ils incarneront les « jours du coronavirus ».

Néanmoins, à la différence d’autres régions, le récit de cette autre facette sera interdite et quiconque le racontera pourrait être accusé légalement d’outrage à la patrie. La liberté d’expression et de la presse deviendront aussi rares que les masques chirurgicaux. Le contrôle des publications des patients, des parents et des amis sur les réseaux sociaux pourrait également être plus sévère. Un billet sur Facebook, une image publiée sur Twitter peut dans les prochains jours devenir un acte de trahison.

Cependant, là où les démocraties surpassent n’importe quel régime autoritaire dans une situation d’urgence, c’est dans leur capacité à compter sur la participation citoyenne

Cependant, là où les démocraties surpassent n’importe quel régime autoritaire dans une situation d’urgence, c’est dans leur capacité à compter sur la participation citoyenne. Comme l’a démontré le récent tremblement de terre dévastateur qui a touché la ville de Mexico. Lorsque les gens sont convoqués et qu’ils travaillent en équipe, ils peuvent arriver beaucoup plus loin qu’un État. Un fait similaire s’est produit à La Havane après la tornade qui avait ravagé plusieurs zones de la capitale en janvier 2019 : les premières personnes à être arrivées sur les lieux pour apporter de l’eau et de la nourriture étaient les citoyens ordinaires, sans uniformes ni accréditations.

Si ce réseau de soutien est interdit, comme cela arrive fréquemment sous un régime autoritaire qui veut tout contrôler, y compris la solidarité, la lutte contre le coronavirus ne pourra pas être totalement efficace. Cela est d’autant plus vrai que si l’on effectue des coupes sur les services et l’approvisionnement, l’aide entre les voisins et les familles sera vitale. Comment veillera-t-on sur le grand nombre de personnes âgées isolées et vulnérables qui vivent sur cette île ? Un gouvernement peut-il cesser de s’occuper de tout cela ?

Il faut reconnaitre que le simple contrôle excessif de l’État a fait de l’économie cubaine un désastre improductif. Dans le pays, il y a des cohues quotidiennes pour acheter de la nourriture ou se déplacer, ce qui constitue un facteur de risque pour la propagation du virus. Comble du malheur, peu de familles disposent de réserves pour se permettre de rester pendant plusieurs jours à leurs domiciles et éviter ainsi la contagion. Le même système autoritaire que se targue d’être prêt à faire face au coronavirus a abandonné les citoyens dans un état de vulnérabilité critique. C’est précisément sur ce point que les démocraties peuvent le surpasser, à n’en pas douter.

Traduction : SBC

Cuba à l’aube d’un nouveau Printemps noir ?

Otero Alcántara sera jugé pour outrage aux symboles de la patrie. Il a voulu arracher au gouvernement le monopole du drapeau. (Facebook)

Il y a 17 ans, alors que le monde suivait attentivement l’invasion de l’Irak, le régime cubain en profitait pour mener une répression politique, c’était le Printemps noir. En ce mois de mars, à l’heure où le coronavirus fait les grands titres des médias, la Place de la Révolution tente de renforcer son emprise. Le cas le plus représentatif de cette nouvelle razzia est celui de l’artiste Luis Manuel Otero Alcántara, incarcéré depuis le dimanche 1er mars pour deux délits supposés : outrage aux symboles de la patrie et dégradation de biens.

Otero Alcántara pratique une forme d’art irrévérencieuse et sociale qui dérange le pouvoir. Par exemple, il proteste contre le retrait du buste d’un leader communiste sur le site de l’inauguration d’un hôtel de luxe. De même, il rappelle dans une de ses expositions la cache d’armes que La Havane avait essayé d’envoyer en Corée du Nord via le Canal de Panama. Habitant de San Isidro, l’une des zones les plus pauvres de la capitale cubaine, cet artiste né en 1987 est devenu la bête noire d’un gouvernement cubain dépassé.

L’embarras que provoque Otero Alcántara au sein de la nomenklatura insulaire possède diverses causes. C’est un métis issu d’une famille défavorisée, né durant le processus révolutionnaire. Pour les autorités, il est inconcevable qu’il s’emploie à critiquer le pouvoir plutôt qu’a le soutenir, après avoir bénéficié de « l’éducation et de la santé gratuite », comme le répète avec insistance la propagande officielle. Comble du comble, il se sert de son art pour disqualifier et désacraliser le pouvoir en parlant d’égal à égal. Les autorités rejettent aussi sa vision universelle, son utilisation pertinente des nouvelles technologies qui l’aident à défendre ses actions, et son engagement social qui le place dans la catégorie gênante d’artiviste.

Le castrisme est surtout embarrassé par le talent transversal d’Otero Alcántara, qui a inclus avec discernement dans ses œuvres l’agenda LGBTI, la défense des animaux et la musique urbaine, entre autres sujets

Cependant, le castrisme est surtout embarrassé par le talent transversal d’Otero Alcántara, qui a inclus avec discernement dans ses œuvres l’agenda LGBTI, la défense des animaux et la musique urbaine, la littérature alternative, les points de vue dissidents, la relation entre Cuba et les États-Unis, les douleurs de l’exil, le sauvetage (au-delà de l’idéologie) des symboles nationaux et la critique des excès personnalistes de Fidel Castro. L’ironie, le sarcasme et les questionnements émaillent son œuvre avec un culot et une spontanéité auxquels ont renoncé beaucoup d’autres créateurs de galerie et de catalogue. Ces derniers ont préféré ne pas incommoder le pouvoir et se consacrer à la promotion de leur art sans se créer des problèmes.

Pour avoir utilisé le drapeau cubain dans plusieurs expositions et représentations, Otero Alcántara sera jugé dans un contexte marqué par la montée des arrestations policières d’activistes, des détentions arbitraires et de la violation de la liberté de circulation des journalistes indépendants. Probablement, dans les bureaux climatisés du Parti communiste, on réfléchit à faire de ce procès une action exemplaire qui interpellera toute la société, tourmentée par la pénurie, l’inefficience du système et le dysfonctionnement des institutions. Le manque de nourriture provoque la peur.

Comme en mars 2003, le régime cubain espère profiter de la distraction internationale pour asséner un nouveau coup aux libertés civiques. Le Printemps noir revient, mais cette fois, reste à savoir comment nous allons réagir.

Traduction : SBC

Une cage qui se détériore


Aujourd’hui même, dans cette ville, dans ce pays, des milliers de familles élèvent leurs enfants dans l’incertitude.

Je suis née et j’ai passé une partie de mon enfance dans un immeuble du centre de La Havane. Je me souviens de ces nuits dans la chambre, durant lesquelles je secouais les draps recouverts de la poussière qui tombait depuis les plafonds détériorés. Je me rappelle aussi quand je montais les escaliers avec prudence parce qu’un morceau de mur menaçait de s’effondrer. Il y avait des bâtons qui renforçaient certaines zones et les tuyauteries en mauvais dégageaient une odeur incessante d’humidité et d’eaux usées.

Durant toute notre vie, nous restons confrontés à l’incertitude liée au fait d’avoir grandi dans ces conditions : sursauter en plein sommeil ; garder un œil ouvert en espérant que le ciment du mur ne tombe pas sur l’oreiller ; éprouver de la gratitude au lever du jour, car nous sommes encore vivants. Aujourd’hui même, dans cette ville, dans ce pays des milliers de familles élèvent leurs enfants dans l’incertitude, parce que la vie peut s’arrêter, qu’un toit peut s’effondrer ou qu’une architrave peut s’écrouler.

Ceux qui aiment séparer la politique du quotidien, comme si ce qui se passait dans le « palais » n’avait aucune conséquence sur tous les aspects d’une société doivent se rappeler que de nombreux immeubles auraient pu être mieux sécurisés si des décennies auparavant, leurs habitants avaient pu avoir recours à des méthodes autres que les voies officielles pour résoudre les problèmes auxquels ils continuent d’être confrontés quotidiennement.

Tel un père autoritaire, l’État cubain a voulu tout contrôler et tout avaliser. Résultat : des édifices vieux d’un demi-siècle se sont détériorés et ont été détruits sans qu’aucun entrepreneur, qu’aucune coopérative ou qu’aucune société privée n’ait eu la possibilité d’arrêter la débâcle ou de construire de nouveaux immeubles. Lorsque quelques issues se sont ouvertes dans ce monopole, il était déjà trop tard et, comble du malheur, les petites ouvertures du secteur en faveur des indépendants ont continuées à être plombées à cause du manque d’autonomie, de la bureaucratie et d’une administration omniprésente qui ne cède rien.

Tout cela, parce que le « gouvernement paternaliste » de la Place de la Révolution voulait nous faire croire qu’en plus de nous fournir de la nourriture via le rationnement et d’autres choses via les privilèges politiques et la méritocratie idéologique, il nous offrait aussi un toit : une cage rudimentaire qui s’effondre en mille morceaux.

Traduction : SBC

La liste noire a été mise à jour

La liste des pages internet interdites a été mise à jour cette semaine [NDT]. Depuis quelque temps, elle inclut aussi la liste des sites internet censurés. Parmi eux, on retrouve le journal 14ymedio
La liste des pages internet interdites a été mise à jour cette semaine [NDT]. Depuis quelque temps, elle inclut aussi la liste des sites internet censurés. Parmi eux, on retrouve le journal 14ymedio

De tout temps, les régimes autoritaires et conservateurs ont cherché à interdire des ouvrages, à censurer des auteurs et à bannir des écrits. De l’Inquisition à la stricte censure soviétique en passant par le nazisme, ces régimes fondés sur le contrôle de la société ont nécessité de circonscrire les savoirs humains et par conséquent, la parole écrite.

Durant les six dernières décennies, le régime castriste ne s’est pas privé d’établir sa liste noire, de s’adonner à la stigmatisation des uns et des autres et de réprimander ceux qui étaient sur le point de recevoir certains titres non approuvés par le gouvernement.

C’est ce qui s’est produit dans le domaine de la littérature, avec des écrivains d’envergure comme Guillermo Cabrera Infante ou Reinaldo Arenas ; dans le domaine de la musique avec Celia Cruz et Paquito d’Rivera… et, bien évidemment, dans le domaine des médias avec la presse indépendante. Cette semaine [NDT], la liste des sites internet indésirables s’est encore agrandie. Elle inclut désormais El Toque, Periodismo de Barrio, La Joven Cuba et même OnCuba. Autant de nouveaux venus qui la rejoignent. Quelques stations de radio et blogs ont diffusé l’avertissement suivant : « Pour les naïfs, les désinformés, ceux qui croient encore que la guerre médiatique contre Cuba n’est qu’un conte de fée sur internet ».

C’est un honneur que d’être sur cette liste d’indésirables, d’autant plus que les autorités font preuve d’une grande maladresse en diffusant une liste de médias qui ne doivent pas être lus. Nous sommes toujours tentés par l’interdit

Cette décision s’explique par le fait que dans tout régime autoritaire, les citoyens sont comme des enfants naïfs à qui on doit dire quoi faire, quoi manger et comment penser. Un régime paternaliste et autoritaire comme celui de Cuba ne conçoit pas qu’un individu puisse s’informer comme bon lui semble. Assumer cette réalité équivaudrait à reconnaître que le système a échoué, que cet homme nouveau créé dans les laboratoires de l’alchimie sociale, endoctriné depuis petit et programmé pour se comporter comme un soldat ou un moine veuille aujourd’hui choisir ce qu’il lit, écoute et regarde.

La liste des pages internet interdites a été mise à jour cette semaine [NDT]. Depuis quelque temps, elle inclut aussi la liste des sites internet censurés. Parmi eux, on retrouve le journal 14ymedio, formé par un groupe de collègues basé à Cuba. C’est un honneur que d’être sur cette liste d’indésirables, d’autant plus que les autorités font preuve d’une grande maladresse en diffusant une liste de médias qui ne doivent pas être lus. Nous sommes toujours tentés par l’interdit.

Aujourd’hui, les lecteurs possèdent un registre détaillé des sources les plus fiables, des meilleurs canaux d’information, des sites internet de référence et des contenus indispensables. La censure est terrible et dangereuse, mais aussi maladroite. Ce qui est interdit devient sacré, ceux que l’on persécute deviennent légitimes, les autodafés et les blocages de pages internet ne font qu’accroître leur popularité, leur visibilité et leur nombre de consultations. Cela s’est produit à plusieurs reprises au cours de l’Histoire et le castrisme ne fait pas exception.

NDT : l’article original en langue espagnole a été publié le lundi 20 janvier 2020.

Traduction SBC

L’arrogance de la police politique cubaine

Durant la dernière décennie, les militants cubains sont parvenus à produire et à diffuser plusieurs enregistrements d’interrogatoires de police.

Dans beaucoup de ces enregistrements, on entend des officiers de la Sécurité de l’État parler sur un ton intimidant et proférer des menaces. Ils se comportent comme des maîtres et des seigneurs régnant sur tout le pays, ignorant les lois, la vie humaine et les droits civiques. Cependant, l’enregistrement audio effectué par le photographe cubain Javier Caso durant un « entretien » avec la police politique a une valeur inestimable, car il constitue un témoignage et une radiographie de toute une époque.

Vivant aux États-Unis, le frère de la célèbre actrice Ana de Armas a récemment effectué une visite sur l’île et a contacté à plusieurs reprises l’actrice Lynn Cruz et le directeur de cinéma Miguel Coyula. Il aura suffi d’une simple visite chez ses amis de toujours pour qu’il soit convoqué par le Département de l’immigration et des étrangers.

Les policiers lui ont tendu un guet-apens dès son arrivée. Ce scénario est bien connu des dissidents, opposants et journalistes indépendants. Javier Caso a fait preuve d’un grand courage en enregistrant sur un dispositif les voix des officiers. Le document audio a réussi à faire transparaître l’absurdité de la situation, l’arrogance des interrogateurs et cette atmosphère où l’individu est à la merci d’un système de surveillance et de contrôle capable d’enfreindre la Constitution, le Code pénal et les décisions juridiques prises sur l’île. Le jeune photographe s’est retrouvé face à deux hommes qui incarnent le véritable pouvoir à la tête de Cuba, au-dessus des députés, ministres et présidents.

On découvre un visage grotesque et cruel, né de l’impunité d’une institution répressive qui règne en maître durant des décennies

Les autorités ne cessent de se ridiculiser en racontant des énormités. Elles affirment par exemple que la police cubaine serait la cinquième meilleure du monde. En outre, elles se permettent de décider de qui peut être qualifié d’artiste bien qu’elles-mêmes ne savent peut-être rien des expressions créatives et de l’art contemporain.

Avec une naïveté apparente, mais beaucoup d’intelligence, Javier Caso peut se targuer d’avoir élevé le débat à un niveau tel que les segurosos sont contraints de retirer leur masque et de montrer leur vrai visage, c’est-à-dire celui qui se cache derrière les formalités bureaucratiques et le respect apparent de l’ordre. On découvre un visage grotesque et cruel, né de l’impunité d’une institution répressive qui règne en maître depuis des décennies. Il a fini par se ridiculiser durant cette conversation en raison de son arrogance.

L’irruption des nouvelles technologies sur l’île a rendu accessible de nombreux témoignages (photos, audios, vidéos). Ils ont démontré à quel point l’absence de droits impacte la société cubaine. Néanmoins, cet enregistrement a un mérite particulier. En plus de sa qualité sonore et du sang-froid dont a fait preuve son auteur, qui est parvenu à montrer les officiers sous leur vrai jour, ce témoignage provoque une indignation qu’il sera difficile de calmer. En effet, à mesure qu’il est entendu, il engendre une colère qui se transforme en décision et en conviction : nous ne pouvons pas laisser la police politique gouverner à Cuba.

Traduction SBC

L’île des pronostics impossibles

Nous les Cubains, nous avons appris à vivre avec l’incertitude, sans l’assurance de savoir quelle direction prend le pays et quels défis nous attendent dans l’avenir immédiat. L’impossibilité d’établir des pronostics se fait davantage ressentir dans des périodes comme celle de la fin du mois de décembre, lorsque les questions concernant la nouvelle année occupent les conversations au sein des réunions de familles et dans les rues. Que nous réserve 2020 ? la crise économique s’intensifiera-t-elle ou la stabilité tant attendue arrivera-t-elle enfin ? Entreverrons-nous quelques signes d’une ouverture politique ?

Face à ces interrogations, il est très difficile d’établir des prévisions car nous n’avons que peu de certitudes. Depuis plusieurs mois, des rumeurs annonçant une unification monétaire imminente ont entraîné une baisse du cours du peso convertible et une hausse du cours du dollar sur le marché noir. Étant donné qu’il n’existe pas de calendrier public relatif à la fin de la dualité monétaire sur l’île, les gens se laissent facilement avoir par la spéculation et la peur. Le recours massif aux devises étrangères semble être la solution choisie par ceux qui craignent de perdre leur capital si le processus s’opérait du jour au lendemain, et qu’il entraînait une dévaluation significative de la monnaie nationale.

Outre le sujet de la monnaie, le ralentissement économique constitue l’autre source de préoccupation constante à Cuba, tout comme le coût de frein que le parti au pouvoir a mis aux réformes entamées par Raúl Castro après son investiture en 2008. La Place de la Révolution semble favorable au maintien du contrôle de l’État sur une bonne partie des industries, des centres productifs et des services du pays. Elle semble aussi favorable à l’instauration de contrôles stricts visant les entrepreneurs du secteur privé, afin d’éviter que ceux-ci ne se renforcent et qu’il ne fassent pression pour un changement de ligne politique.

L’une des rares certitudes au milieu de tant de doutes est que nous assistons au déclin de la génération historique.

Les relations avec les États-Unis, en repli durant l’année 2019, constituent également une inconnue que beaucoup tentent de clarifier, dans un pays qui dépend en grande partie des transferts provenant du voisin du nord. Si les sanctions de l’administration américaine continuent de se renforcer, la détérioration du matériel s’aggravera aussi. Le discours officiel devient chaque jour de plus en plus hostile et il est probable que le nombre de Cubains recherchant une issue à travers l’émigration connaisse une hausse. Il y a très peu de chances que le processus de dégel diplomatique entrepris par les deux pays en 2014 reprenne à court terme.

L’une des rares certitudes au milieu de tant de doutes est que nous assistons au déclin de la génération historique, une poignée d’octogénaires maintenant fermement son emprise sur le pouvoir étatique. Quelques-unes de ces personnalités vieillissantes apparaissent encore sur les photos officielles aux côtés de plus jeunes fonctionnaires qui ont émergé ces dernières années. La disparition de certaines d’entre elles pourrait ouvrir la voie à un scénario différent et permettre des changements plus profonds. Comme lors des années précédentes, une chose est certaine : des millions de Cubains attendent toujours qu’un groupe de personnes âgées lâche le pouvoir, à moins que l’écoulement implacable du temps ne fasse son travail.

Traduction SBC

Opération nettoyage

Angle des rues Infanta et Vapor, 20h. Un échafaudage grince sous le poids de ses occupants. La zone est sombre, mais malgré cela, deux peintres passent leurs rouleaux sur les balcons sales, les façades, les hautes colonnes qui donnent sur l’avenue. Le temps presse, le IIème Sommet de la CELAC s’ouvrira dans à peine quelques heures et tout doit être prêt pour les invités. Les rues par lesquelles passeront les caravanes présidentielles seront retouchées, le revêtement sera réparé, les trous bouchés et la pauvreté camouflée. La véritable Havane se cachera sous une ville de carton-pâte, comme si l’on posait par-dessus la crasse –accumulée durant des décennies- un tapis luxueux et éphémère.

Le “nettoyage humain” viendra dans un second temps. Les premières preuves du montage d’une autre scénographie viennent des téléphones portables. Les appels se perdent dans le néant, les SMS n’arrivent pas à destination, lorsqu’on tente de joindre un activiste, ça sonne occupé. Vient ensuite la deuxième phase, physique. Au coin de certaines rues prolifèrent de soi-disant couples qui ne se parlent pas, des hommes aux chemises à carreaux qui touchent nerveusement l’écouteur dissimulé dans leur oreille, des voisins qui montent la garde devant les portes de ceux à qui, la veille, ils demandaient un peu de sel. Toute la société s’emplit de murmures, de regards attentifs et de peur, d’une forte dose de peur. La ville est tendue, en alerte, elle tremble : le Sommet de la CELAC a commencé.

La dernière phase consiste en des arrestations, des menaces et des assignations à domicile. Pendant ce temps, sur les chaînes officielles, les invités sourient, commentent les conférences de presse et dirigent leurs objectifs vers les escaliers de dizaines d’avions. On voit des tapis rouges, des parquets cirés, de gigantesques plantes dans le Palais de la Révolution, des toasts, des photos de famille, des déviations sur les routes, des policiers tous les cent mètres, des gardes du corps, de la presse accréditée, des discours d’inauguration, des experts, des prisons remplies, des amies introuvables. Même la raffinerie Ñico López n’a pas le droit de montrer la fumée sale qui sort de sa cheminée. La carte postale retouchée est prête … mais il lui manque le souffle de vie.

Ensuite, ensuite on passe à autre chose. Chaque président, chaque chancelier retourne dans son pays. L’humidité et la saleté ressortent sous la fine couche de peinture des façades. Les voisins qui ont participé à l’opération retrouvent leur ennui et les officiels de l’Opération Nettoyage sont récompensés par des nuits dans des hôtels all included. Les plantes installées pour les inaugurations se fanent par manque d’eau. Tout revient à la normale ou plutôt à l’absolu manque de normalité qui caractérise la vie cubaine.

C’est la fin de la photo truquée. Adieu IIème sommet CELAC.

Traduction M. Kabous