Quand la répression frappe à ta porte

Pour moi, peu importe que tu m’aies diffamé sans savoir, attaqué sans arguments ou frappé dans un acte de répudiation contre moi ou mes êtres chers. (Capture d’écran d’une vidéo prise lors d’un acte violent de répudiation contre le mari de Yoani, Reinaldo Escobar, la personne à gauche qui regarde en face).

YOANI SÁNCHEZ, La Havane | 21/07/2021 – Il y a un peu plus de dix jours, la répression violente était pour de nombreux Cubains une expérience qui leur était étrangère, une histoire que d’autres racontaient et dont on pouvait douter lorsqu’elle était racontée par des opposants ou des journalistes indépendants. Voilà ce qu’il semblait, jusqu’à ce que le 11 juillet dernier, certains ont confirmé dans leur chair que les arrestations arbitraires, les coups, les déshabillages et les humiliations dans les postes de police, ou le silence des autorités sur le sort d’un détenu n’étaient pas le fruit de l’imagination ou des canulars de quelques-uns.

Beaucoup de ceux qui auparavant doutaient et interrogeaient les victimes en disant qu’ils avaient tout inventé et que quelque chose comme ça ne pouvait pas arriver sur cette île, ont maintenant un fils ou une nièce enfermé en attente d’un jugement sommaire pour simplement être sorti dans la rue en demandant  » Liberté !  » ou essayé de filmer des révoltes populaires avec la caméra de leur mobile. Les témoignages apparaissent, ils comportent des dérives, des outrages, des interrogatoires prolongés, la surpopulation des cellules et des menaces, de nombreuses menaces.

Rien de tout cela n’est nouveau en aucune manière pour une partie de la population cubaine qui dénonce de tels événements depuis des décennies. Mais parfois, il faut le sentir pour le croire, en faire l’expérience dans sa chair pour montrer son empathie envers une autre victime et mettre le doigt dans la plaie pour vous assurer qu’elle existe. Ça ne devrait pas être comme ça.

Personnellement, ce n’est pas la peine maintenant de retourner du scepticisme avec du scepticisme, de la surdité avec de la surdité, du sarcasme avec du sarcasme

Personnellement, ce n’est pas la peine maintenant de retourner du scepticisme avec du scepticisme, de la surdité avec de la surdité, du sarcasme avec du sarcasme. Il est temps de mettre votre épaule et de soutenir les nouvelles victimes de la répression directe, peu importe si elles ont un jour douté de l’horreur vécue par les autres.

Compte sur moi pour crier pour la libération de tes enfants. Je me fiche si tu t’es moqué ou que tu n’as pas cru quand j’ai été kidnappée et battue en novembre 2009; Peu m’importe si tu t’es prêté à surveillance de mon petit garçon pendant qu’il allait à l’école et lui crier que sa mère était une « mercenaire »; Je m’en fiche si tu as signalé des personnes qui me rendaient visite et riais quand j’ai passé de longues heures dans une cellule. Ce n’est pas grave si tu as participé à nuire à ma réputation et à la tentative de me tuer socialement.

Pour moi cela ne compte pas que tu m’aies diffamé sans savoir, attaqué sans arguments ou frappé dans un acte de répudiation contre moi ou mes êtres chers. Je suis de ton côté pour qu’ils libèrent ce membre de ta famille que tu aimes. Moi je te crois.

Traduction : SACD

11 juillet : le jour où les jeunes cubains ont renversé un véhicule de patrouille

Les dirigeants en guayabera et au ventre arrondi, ne comprennent pas que ces jeunes gens au corps frêle ne les craignent pas.

YOANI SÁNCHEZ, La Havane | 20 juillet 2021

Photo emblématique prise au coin de Toyo, La Havane, le 11 juillet dernier.


En tongs et sans chemise, Yander a couru dans la rue Galiano pour rejoindre cette foule qui au cri de « Liberté ! » venait de passer devant sa porte. Dans la précipitation il avait oublié le masque obligatoire. La mère de ce havanais de 35 ans la rejoint essoufflée. « Mon fils, tu oublies ton masque ! », lui a-t-elle dit en lui tendant un morceau de tissus noir. Elle ne l’a plus revu depuis.

Ce dimanche, 11 juillet, Cuba s’est embrasé de manifestations spontanées dans plusieurs villes. La mèche, allumée à San Antonio de los Baños, s’est étendue rapidement à travers la capitale. Des milliers de personnes convergeaient en torrents sans tracé vers les places les plus proches.

A quelques mètres du Capitole, siège du docile Parlement cubain, Agustín, 28 ans, était sur son fauteuil roulant, et quand il a vu « les garçons qui arrivaient comme un tourbillon », il a demandé à quelqu’un de l’aider pour les accompagner. Son invalidité lui a épargné la détention, mais il n’a pas échappé au coup porté par un policier qui lui a fait un hématome sur le bras.

Quand les troupes de choc sont arrivées pour arrêter la révolte, une dame âgée s’est penchée à la fenêtre en criant « Misérables, vendus de la patrie ! » aux manifestants. On l’a à peine entendue. Le cœur compact, qui répétait « Patrie et vie ! » et « A bas le communisme ! », a noyé ces mots encrées dans un passé où le parti cubain au pouvoir imposait ses consignes. La majorité était jeune. Au coin de Toyo, au centre-ville, juchés sur une voiture de patrouille, brandissant un drapeau tâché de sang, essayant de sauver un ami que la police emmenait, debout le point levé face à la police anti-émeute, ils ont montré qu’ils n’avaient pas peur.

Penché au balcon, Mireya a vu arriver le tumulte dans sa rue, le boulevard de San Rafael. Elle venait de crier à sa voisine qu’elle l’attendrait à cinq heures du matin à La Época. C’est un magasin à proximité, de vente exclusive en devises, qui offre beaucoup de produits disparus depuis des mois des magasins en pesos cubains. Les deux femmes se consacrent à l’achat et à la vente de marchandises au marché noir. Mais ce rendez-vous pour emporter des paquets de haricots, des aliments en conserve, un peu de fromage et de la bière, n’a jamais eu lieu. Lundi, la voisine s’est réveillée dans une cellule et Mireya, à la recherche de sa fille de 16 ans, Karla, devant un commissariat.

« Ma fille est mineure et n’est descendue que pour faire une vidéo avec son portable, j’ai vu comment la police l’a emmenée de force », sanglote-t-elle. C’est une des milliers de disparus de la journée.

A Santiago de Cuba, dans la ville lointaine de Palma Soriano, Severino est devenu rauque à force de crier. « De ma famille nous sommes sortis à quatre mais seuls deux d’entre nous sommes revenus, les autres on ne sait pas où ils sont et on ne nous dit rien », explique-t-il. « Nous n’avons même pas réfléchi, ce jour-là, la seule chose que j’avais dans le ventre était une tasse de café… mais quelle effet a eu ce café, j’avais l’impression d’avoir mangé un jarret de porc. » Retraité avec la pension minimum (environ 20 euros mensuels), Severino éclate de rire en entendant que des voix officielles disent que « l’impérialisme » l’a payé pour descendre dans la rue.

« J’ai perdu mon portefeuille et une chaussure, mais ça valait le coup », raconte une jeune diplômée en économie de San Antonio de los Baños qui a été l’une des premières à sortir manifester dans une ville où « quand on trouve quelque chose à cuisiner, alors il n’y a plus d’électricité ». C’est dans cette municipalité de la province d’Artemisa qu’a jailli l’étincelle qui a ensuite allumé les âmes dans presque toute l’île. San Antonio est connu pour accueillir l’École internationale de cinéma et de télévision et le Festival Biennal de l’Humour. « Nous étions la ville de l’humour, maintenant nous sommes la ville de l’honneur. »

« Ma mère n’a pas voulu venir avec moi parce qu’elle avait peur et maintenant elle regrette de ne pas avoir vécu cette journée historique, avec les autres », se vante la jeune femme. Son histoire est constamment interrompue par une toux sèche inquiétante. Le pays connaît le pire rebond de la pandémie, mais les chiffres alarmants du covid-19 n’ont pas empêché les gens de se rassembler, peut-être parce que « mourir chaque jour, avec les angoisses et la misère, c’est pire que le coronavirus ».

A Sancti Spíritus, Mercedes (38 ans) a passé le dimanche collée à l’écran de son téléphone portable, dévorant les vidéos qui apparaissaient des manifestations dans d’autres provinces. A plusieurs voisins, ils ont mis de l’argent en commun pour acheter une recharge qui leur permettrait de rester connectés plus longtemps et de ne manquer aucun détail. « La nuit, la seule lumière était l’écran, car nous subissions une coupure d’électricité. »

Le lendemain matin, son patron l’a convoquée tôt au bureau d’État où elle passe ses heures entre apathie et envie de rentrer chez elle. « Nous devons défendre les rues contre les contre-révolutionnaires et chaque travailleur doit s’engager publiquement à être aux côtés de notre Parti Communiste et contre ces mercenaires qui veulent nous prendre la patrie », lui a-t-il déclaré. Mercedes était abasourdie. Ce même après-midi, elle a décidé de quitter son emploi. « Même si nous nous retrouvons sans un peso dans cette famille, personne ne va me mettre un bâton dans la main pour casser la tête du fils d’un voisin. Qu’ils ne comptent pas sur moi », explique Mercedes.

Ces épisodes se répètent dans toutes les entreprises et administrations du pays. L’employé d’une maison d’édition officielle raconte qu’ils ont été transférés dans un domaine de l’Union des Jeunes Communistes pour couper des branches et fabriquer des bâtons « afin que les travailleurs se défendent des provocations des mercenaires ». Beaucoup assurent en privé qu’ils n’ont pas l’intention de frapper qui que ce soit. En plus de perdre leur emploi, certains de ceux qui ont refusé de participer aux actions contre les manifestants ont subi des « actes de répudiation », une sorte de dénonciation violente et humiliante, de la part de leurs collègues.

La sonnerie du téléphone surprend Leidy Laura en train d’allaiter son bébé. À l’autre bout du fil, sa sœur, qui vit à Miami, lui raconte que depuis dimanche ils suivent à la minute près l’actualité télévisée, célébrant la possible chute du castrisme.

« Ici c’est militarisé, les rues pleines de policiers et d’hommes armés de pierres et de battes de baseball », lui répond-elle avec inquiétude. Elle n’a pas quitté son domicile de Camagüey depuis « trois jours » de peur d’être piégée « dans l’un des barrages qu’ils ont installés dans la ville ».

Leidy Laura a 24 ans et est la fille de deux habitants havanais qui lui ont raconté comment ils ont vécu le 5 août 1994, lorsque la précédente explosion sociale a secoué la côte de la capitale cubaine lors d’un événement connu sous le nom de Maleconazo. « Tu penses, cela a été beaucoup plus grand et dans presque toute l’île. L’autre c’était la répétition, et ça la mise en pratique », dit-il.

« Mon père me dit toujours qu’à cette époque il était très excité par la chute de la dictature, mais cela fait presque 30 ans et ça tient toujours », ajoute-t-il avec un certain pessimisme. « Je m’étais fait à l’idée que mon fils allait devoir grandir avec un carnet de rationnement et crier à l’école « pionniers du communisme, nous serons comme le Che », mais avec ce qui s’est passé dimanche, je ne sais pas , l’espoir est de retour. »

« Cela peut devenir invivable, si les gens ne peuvent pas sortir acheter de la nourriture parce que les affrontements et les barricades sont partout, nous allons mourir de faim parce que personne n’a de réserves de quoi que ce soit », explique Viviana, qui jusqu’à l’arrivée de la pandémie menait une affaire prospère de location de chambres pour touristes près du Prado dans la belle ville de Cienfuegos.

Les illusions ne traversent pas tout le monde. La peur est également omniprésente sur l’île. Certains craignent que les excès répressifs du régime alimentent le bûcher du mécontentement et que les manifestations déclenchent une guerre civile. Le gouvernant Miguel Díaz-Canel a attisé ces flammes lorsqu’il a déclaré que « l’ordre de combat est donné » et qu’ils sont « prêts à tout ».

« Ce pays était déjà au bord d’une crise humanitaire et maintenant avec cela nous allons plus vite vers l’abîme. Si les organisations internationales ne nous aident pas, nous finirons par tomber comme des mouches », poursuit Viviana. « Mais cela se voyait venir, nous souffrions déjà trop et les jeunes sont différents. Ils ne croient plus aux mêmes histoires, et vous ne pouvez pas les convaincre avec des histoires du passé. »

 « Les jeunes » dont parle Viviana ont été les protagonistes de manifestations qui pointent carrément le modèle politique qui prévaut sur l’île depuis 62 ans. Bien qu’ayant grandi sous l’endoctrinement le plus rigide, ces garçons se sentent citoyens du monde grâce aux nouvelles technologies, ils ont moins de liens idéologiques et ils perçoivent qu’ils ne doivent rien aux barbus descendus de la Sierra Maestra.

Les « jeunes » sont comme Lucas, 22 ans, qui non seulement utilise Facebook, Instagram et TikTok, mais a passé des mois à se réfugier dans les fils de discussion Telegram et les groupes WhatsApp à ruminer ses frustrations. La manifestation de dimanche était la première fois qu’il voyait des visages d’amis jusque-là cachés sous des avatars. « Nous nous sommes rencontrés et avons commencé à parler la même langue », se souvient-il maintenant à propos de la rencontre dans un coin du quartier El Vedado de La Havane. De là, ils sont partis à travers toute la rue San Lázaro en se tenant la main. Ils n’avaient pas de chef, ils ne faisaient pas partie d’un parti d’opposition, mais ils sont devenus l’épine plantée dans le cœur d’un système mourant.

Les dirigeants en guayabera bien repassée et au ventre arrondi ne comprennent pas que ces garçons au corps frêle issus de longues marches et de courtes rations alimentaires n’ont pas peur d’eux. Ils se moquent de la rhétorique officielle depuis des années, ils n’ont pas allumé la télévision nationale depuis longtemps pour que la bouillie d’informations préparée par le Parti ne les fasse pas vomir. Ils sont imperméables aux reproches que leur adresse le parti au pouvoir. Ils sont l’avenir; tandis que la police qui les bat, les militaires qui leurs tirent dessus et les brigades de réponse rapide qui les attaquent ne sont que les vestiges d’un passé qui refuse de mourir mais qui s’en ira aussi.

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Ce reportage a été publié pour la première fois dans le quotidien El Mundo.

Traduction : SACD

Maintenant ce sont eux qui ont peur

« La liberté ne tient pas dans une valise » (Capture d’écran)

Yoani Sánchez, La Havane | 16/07/2021 — Dans la file d’attente personne ne parle. Une femme regarde le bout de ses chaussures, et un jeune tambourine avec ses doigts sur le mur. Quelques jours se sont écoulés depuis que les Cubains sont descendus dans la rue pour une manifestation sans précédent depuis 62 ans, et que l’indignation envahit chaque espace. A mesure que sortent les images des brutalités policières, ajoutés aux témoignages de mères dont des enfants ont disparu depuis ce dimanche et les vidéos des villes militarisées, l’irritation populaire grandit.

Quiconque, avant cette date historique ne connaissait pas l’ile, pourrait dire que les autorités ont réussi contrôler la situation et que le calme règne à nouveau dans les rues cubaines. Mais, en réalité cette apparente tranquillité est seulement peur, colère et douleur. Dans La Havane la tension se perçoit dans l’air et partout sont présents policiers, militaires et civils liés au gouvernement dotés de matraques improvisées. Dans les habitations le malaise augmente et les larmes coulent. Peu réussissent à dormir jusqu’à l’aube.

Des milliers de familles recherchent un proche dans les postes de police, d’autres attendent que les hommes en uniforme viennent frapper à leur porte pour emmener un parent suspecté d’avoir participé aux manifestations. De nouveaux foyers de contestation éclatent en différents points du pays et son étouffés par des coups et des tirs des troupes spéciales, les redoutées « guêpes noires ». De nombreux journalistes indépendants sont détenus, d’autres assignés à résidence et l’accès à Internet a été censuré à plusieurs reprises depuis qu’a éclaté la première démonstration populaire.

Le peuple que les autorités présentaient comme totalement fidèle au système, docile et paisible n’existe plus. A la place, il y a un pays rempli de cris, certains rugissants et d’autres sourds qu’on ne sait prévoir avec exactitude quand ils éclateront. Le Cuba réel a pris encore plus ses distances avec la nation dépeinte dans la presse officielle. Pendant que la première sent qu’elle a retrouvé la voix civique, testé massivement sa force dans les rues et savouré de prononcer à voix haute « liberté » ; les journaux contrôlés par la presse officielle parlent de conspirations venues de l’extérieur, de groupuscules qui se sont manifestés et de délinquants qui ont vandalisé des marchés. Les deux récits sont exclusifs et ne pourront coexister très longtemps.

Miguel Díaz-Canel a donné le ton dès ses premiers mots devant le micro ce dimanche-là alors que, pratiquement toutes les heures, on apprenait un nouveau foyer de contestation. « L’ordre de combat est donné » et « nous sommes disposés à tout », a-t-il menacé et le spectre de la guerre civile a survolé l’archipel. Aujourd’hui, sans retirer ses paroles, il intercale des concepts comme « harmonie », « paix » et « joie » mais sans parvenir à convaincre, parce qu’en parallèle que ces phrases sirupeuses, des centaines de véhicules à travers le pays continuent à débarquer ses troupes de choc sur les places et aux périphéries des villes.

Jusqu’à présent, la seule inflexion annoncée, dans une tentative d’apaiser les contestations, a été de supprimer la limite imposée aux voyageurs qui rapportent sur l’ile des médicaments, aliments et produits de toilette. Mais la mesure arrive tard, après des années d’exigence et a été perçue comme des miettes face à la forte revendication sociale de démantèlement du système, de départ des principales figures et que commence le plus tôt possible une transition vers la démocratie. « La liberté ne tient pas dans une valise », mettent en garde beaucoup sur les réseaux sociaux, ainsi que la rébellion ne se contient pas avec un bouclier policier. « Nous avions tellement faim que nous avons avalé notre peur », peut-on lire partout. Mais maintenant nous avons tellement de colère que ce sont eux qui nous craignent et ça se sent.

Ce texte a été à l’origine publié le 16 juillet 2021 sur le site internet Deutsche Welle pour l’Amérique latine.

Traduction : SACD

Les masques ne sont pas des bâillons

Alors que le coronavirus fait des dégâts en Amérique latine, un autre ennemi (pas si petit) gagne également du terrain. L’autoritarisme profite de l’urgence sanitaire et de la peur des citoyens afin de réduire les libertés, d’écraser les droits et d’imposer un contrôle violent sur la vie quotidienne. En l’espace de quelques semaines, nous avons reculé de plusieurs années et les reculs pourraient s’accélérer dans les prochains jours.

À côté des appels nécessaires au confinement social, aux restrictions de déplacement et à la fermeture des frontières, certains gouvernements sont allés plus loin et ont enclenché une campagne contre la presse et la liberté d’expression. Entre deux séries de mesures préventives, ils veulent introduire en cachette une censure cinglante et une diminution des droits des citoyens. En plus de la quarantaine et des masques, les punitions et les bâillons s’étendent partout.

Nous avons tout vu. Des chefs d’États et de gouvernements qui attisent la haine xénophobe et exploitent la pandémie à des fins politiques, d’autres qui appellent à des mobilisations massives malgré le risque existant ou qui minimisent les recommandations scientifiques. Alors que de nombreux politiciens assurent combattre les infoxs dangereuses contre la santé, en réalité, ils usent de la censure pour essayer de faire taire les critiques, ceux qui remettent en cause leur gestion et les medias d’information qui les embarrassent.

Lors des périodes d’épidémies, à Cuba, les arrestations politiques visant les reporters indépendants sont plus nombreuses qu’à l’accoutumée et les internautes qui signalent les erreurs officielles sont menacés de punitions exemplaires. Une pluie d’interrogatoires et d’amendes est tombée sur la presse non contrôllée par le Parti communiste et il faut s’attendre à ce que ces représailles augmentent à mesure que progresseront les cas positifs de covid-19.

En plus des interrogatoires de la police politique, des confiscations des outils de travail et des pénalisations financières, la nouvelle vague répressive inclut des campagnes de diabolisation contre les médias privés

En plus des interrogatoires de la police politique, des confiscations des outils de travail et des pénalisations financières, la nouvelle vague répressive inclut des campagnes de diabolisation contre les médias privés. Elle présente quasiment les informateurs comme un autre type de coronavirus. Les autorités semblent particulièrement intéressées à censurer toute information sur la dure réalité des longues files d’attente, la pénurie et l’incertitude économique qui sont en recrudescence ces derniers jours.

Lorsqu’il y a quelques semaines, les réseaux sociaux se sont remplis de messages appelant à la suspension des cours dans les écoles et à la fermeture des frontières aux touristes, les porte-paroles du gouvernement ont qualifié les propositions citoyennes de manipulation fabriquées depuis l’étranger. Plusieurs jours plus tard, la Place de la Révolution a pris un ensemble de mesures très similaires à celles qu’elle avait répudiées plus tôt.

Le retard pris ces semaines ont été amplement dénoncées par les médias indépendants. Les campagnes touristiques officielles ont continué à présenter l’île comme une « destination sûre », allant jusqu’à insinuer que les températures élevées de la Caraïbe constituaient une protection supplémentaire face au virus. Le coût de ce retard en matière de vies humaines ne sera jamais précisément connu.

Une jeune journaliste a été arrêtée la semaine dernière par la police, et elle s’est vue imposer une amende exagérée. Mónica Baró, lauréate du Prix Gabo dans la catégorie Texte en 2019, a reçu des menaces pour ses publications effectuées sur Facebook. Selon les oppresseurs, son délit est d’avoir diffusé une « information contraire à l’intérêt social, à la morale et aux bonnes moeurs et à l’intégrité des personnes », en vertu du Decreto Ley 370, un décret draconien qui régule la diffusion des contenus.

Abrités derrière le coronavirus, d’autres pathogènes dangereux sont en train de germer. Portant collets et cravates, ou épaulettes militaires, ils veulent laisser la société sans « contre-pouvoir médiatique ». .

Texte publié le 21 avril 2020 sur le site internet de la Deutsche Welle.

Traduction : SBC

Les médecins cubains risquent leurs vies pour échapper aux carences

Les médecins cubains qui ont voyagé en Lombardie, dans le nord de l’Italie ont exhibé les drapeaux des deux pays et un portrait géant de Fidel Castro. (PresidenciaCuba)

Les applaudissements venaient de partout. Ce dimanche soir, à 21 heures, une ovation a retenti à Cuba, en hommage au personnel soignant qui est en première ligne face au Covid-19. Comme dans d’autres pays touchés par la pandémie, la population a voulu exprimer aux médecins sa reconnaissance pour leurs sacrifices. À Cuba, ils doivent non seulement affronter le risque de contagion, mais ils doivent aussi travailler avec un matériel hospitalier détérioré et s’accommoder de faibles salaires.

Pendant des décennies, le système de santé cubain a été fortement encensé par la propagande officielle et est devenu quasiment un mythe au niveau international. Sa gratuité et son étendue sont présentées comme un des grands « acquis de la Révolution » et beaucoup considèrent le service de santé de l’île comme un exemple à suivre pour la gestion du secteur. Néanmoins, de plus en plus de Cubains sont mécontents de l’état calamiteux des hôpitaux, dans lesquels les patients doivent eux-mêmes apporter draps et nourriture.

À mesure que se répand le coronavirus à travers le pays, où selon les chiffres officiels 170 personnes ont déjà été testées positives et 6 personnes sont décédées du virus, c’est l’ensemble de notre réseau sanitaire qui est mis à l’épreuve. L’avantage des médecins cubains, c’est qu’ils ont été formés à cette éventualité et qu’ils ont l’habitude de travailler avec peu de moyens. Ils ont développé une aptitude particulière qui leur permet d’affronter les pénuries en termes d’équipements qui s’aggravent en cette période. Nombre d’entre eux sont des « diplômés » de la dure école de la crise chronique.

L’avantage des médecins cubains, c’est qu’ils ont été formé à cette éventualité et qu’ils ont l’habitude de travailler avec peu de moyens. Ils ont développé une aptitude particulière qui leur permet d’affronter les pénuries

Cette aptitude à faire beaucoup avec peu est une des forces qu’exhibent les médecins cubains partis récemment vers des pays où le coronavirus est en train d’atteindre des centaines de milliers de vies. Plus de 40 nations ont sollicité l’appui des professionnels médicaux de l’île, selon le Ministère de la Santé publique. La demande est nécessaire et constitue sans doute une décision adéquate, car ils vont recevoir des docteurs expérimentés en situation d’urgence.

Toutefois, il faut reconnaître que les détails de ces accords entre le gouvernement cubain et les pays qui réclament du personnel médical ne font quasiment jamais les gros titres dans la presse d’aucuns des pays concernés. Ces médecins offrent leurs services dans de conditions de semi-esclavage, car ils ne recevront qu’une infime partie de l’argent qu’ils gagnent en tant qu’hôtes.

Nos docteurs sacrifiés travailleront, transpireront et risqueront leurs vies, mais le grand gagnant sera un gouvernement qui ne laisse rien filtrer sur le devenir de chaque centime gagné lors des missions médicales. Bien que les autorités officielles répètent que cet argent est investi dans de meilleures infrastructures et dans les services médicaux nationaux, il n’y a aucune preuve évidente, et cette même somme peut aussi bien être utilisée pour sauver des vies que pour soutenir la répression.

D’un autre côté, bien que le désir de soigner constitue la principale motivation de leur travail, ces docteurs devront accepter que leur effort soit vu publiquement sous les habits de l’idéologie. Il suffit de voir les images des médecins cubains avant leur départ vers l’Italie, posant à côté d’un portrait de Fidel Castro, pour comprendre que leur est aussi utilisé par la Place de la Révolution comme une opération marketing. Les autorités veulent tirer profit idéologiquement de la pandémie et défendre l’idée qu’un modèle autoritaire restreint certes les libertés, mais sauve des vies. Autrement dit, dans ces régimes, il est impossible de se comporter comme un citoyen. Il est uniquement possible de se comporter comme un éternel patient.

Le discours atteint ses limites lorsque l’un de ces médecins décide de ne pas retourner sur l’île. Oubliés les sourires sur la photo et l’épithète de « héros de la patrie » : il portera désormais les stigmates du « déserteur ». Il suffit qu’il ne rentre pas d’une mission et il lui sera interdit de retourner sur l’île afin de retrouver sa famille pendant huit longues années, et en plus, il perdra le salaire en monnaie nationale qu’il avait accumulé sur un compte bancaire cubain.

Mais alors, vous vous demanderez pourquoi ils participent à ces missions dans lesquelles ils risquent leurs vies et gagnent si peu ?. La réponse est complexe, mais elle vaut la peine d’être expliquée. Leur vocation humanitaire fait partie des motivations, mais ce n’est pas tout : sortir de la prison insulaire constitue une forme de répit au milieu d’un quotidien si difficile. Malgré le fait d’être dans une zone d’urgence, là-bas, ils auront accès à une plus grande offre de services et de produits. Ils pourront aussi ramener à Cuba des marchandises afin d’améliorer leur situation et celle de leur famille.

Il y a quelques années, j’ai rencontré une docteure, épidémiologiste et professeure à l’université qui a accepté une mission médicale au Venezuela parce que c’était sa seule chance d’obtenir les ressources nécessaires pour réparer le toit de sa maison

Il y a quelques années, j’ai rencontré une docteure, épidémiologiste et professeure à l’université qui a accepté une mission médicale au Venezuela parce que c’était sa seule chance d’obtenir les ressources nécessaires pour réparer le toit de sa maison. Sur cette île aux forts contrastes, nous pouvons croiser sur un neurochirurgien qui s’apprête à opérer un cerveau sans même avoir déjeuné, parce que son salaire ne lui permet pas de boire chaque jour un verre de lait. De même, nous pouvons croiser un néphrologue qui demande à ses patients de lui acheter un goûter pour supporter sa journée de travail.

Même si depuis quelques années, le salaire des professionnels de la santé est devenu le plus élevé de Cuba, il est encore très difficile de trouver l’un d’entre eux qui gagne plus que l’équivalent de 70 dollars mensuels. Cela se produit dans un pays où le litre d’huile végétale coûte plus de 2,50 dollars, et où les magasins gérés par l’État vendent le lait à plus de 1,50 dollars. Nos docteurs vivent pratiquement dans la misère.

Cette situation et d’autres éléments les poussent à prendre l’avion pour apporter leurs services professionnels loin du pays. Ils mettent leurs vies en danger tout en sachant que le gouvernement s’accapare la plus grande part de leurs revenus. Ils s’engagent aussi parce qu’ils aiment leur métier, et qu’un jour, ils ont promis d’affronter la maladie et la mort. Ils s’engagent aussi, car ils sont des êtres humains extraordinaires, comme tous les docteurs de la planète, et non parce qu’ils défendent une idéologie ou qu’ils militent dans un parti politique.

Ces personnes, nos médecins, sont les véritables héros de ces dernières journées, et pas uniquement pour les raisons évoquées par la presse officielle. C’est pour cela que ce soir, à 21 heures, je les applaudirai frénétiquement sur mon balcon. Je le ferai pour reconnaître leur effort, mais ce ne sera pas une ovation pour le système qui les a condamnés à la précarité et à la docilité politique. Saluons nos héros en blouse blanche !

Les informateurs cubains et la fausse normalité

Les habitants continuent de se rassembler sans maintenir une distance suffisante entre eux. (14ymedio)

Chaque jour, je dois m’efforcer à regarder les actualités officielles cubaines. Mon travail de journaliste m’oblige à synthétiser ces nouvelles, car dans un pays marqué par le contrôle vertical des informations, il existe des données et des déclarations qui ne sont publiées nulle part ailleurs que dans ces espaces télévisés et radiophoniques. Bien que je fasse toujours preuve d’une patience exceptionnelle pour m’asseoir devant le téléviseur, je dois avouer que ces derniers temps la tâche devient plus pénible.

En soirée, le bulletin d’information de la télévision cubaine (NTV ou Noticiero de la Televisión Cuba) retransmet quelques rumeurs dangereuses sur le coronavirus, transformant la pandémie en bataille idéologique. Il utilise la calamité afin de batailler publiquement et il nie les erreurs des « compagnons de route » tout en minimisant ou en falsifiant les assertions des pays démocratiques face à l’avancée du Covid-19. Enfin, il diffuse des déclarations de fonctionnaires qui sont plus occupés à donner une impression de normalité qu’ils ne sont préoccupés par la protection de la population. Les attitudes de Maduro et d’Ortega face à la pandémie seraient des exemples à suivre, tandis que Merkel ou Macron feraient littéralement sombrer leur pays, selon ce simulacre grossier de bulletin d’information.

Le bulletin d’information assure que tout est « tranquillité et discipline » à l’intérieur de Cuba. Dans ses reportages et ses titres, le chauvinisme atteint des sommets insupportables mêlant imprudence, arrogance, manque absolu d’humilité et stupidité. Ce système « informatif » officiel est aussi responsable du dommage que ce virus occasionne dans une Cuba non préparée, où les frontières ne sont toujours pas fermées, où les classes accueillent encore les élèves, où les journées de travail ne sont pas encore suspendues, où les administrations publiques sont encore ouvertes et où les habitants n’ont pas encore été appelés formellement à rester chez eux.

Traduction : SBC

Autoritarisme et coronavirus : deux mots liés

Derrière les portes des hôpitaux, c’est tout autre chose : un personnel médical surexploité et dépourvu de droits ; des infrastructures détériorées et un manque chronique de médicaments (Radio Rebelde)

Invisible et potentiellement mortel. Telles sont les caractéristiques de l’ennemi qui met le monde à mal. Cuba a confirmé officiellement ce mercredi [11 mars 2020] que trois touristes italiens avaient été testés positifs au coronavirus. On s’attend à une hausse du nombre de cas durant les prochains jours et à la mise en place par les autorités de mesures ayant un fort impact social. Les systèmes autoritaires fonctionnent comme des QG permanents ou comme des hôpitaux de campagne, puisqu’ils disposent de quelques « avantages » face aux épidémies, par rapport aux démocraties.

La première « qualité » de ces régimes face à n’importe quelle urgence est leur capacité à contrôler l’information. Cette aptitude à manipuler les données a été déployée en Chine durant les premières semaines de l’apparition du Sars-Coronavirus-2. Au cours de cette période, les rares personnes qui se risquaient à révéler ce qui se déroulait furent pratiquement traitées de traitres, comme le montre le cas célèbre du docteur Li Wenliang, accusé par les autorités de « propager des rumeurs » passibles de peines de prison élevées. En fin de compte, il a lui-même été contaminé par le virus.

L’utilisation de la même politique que celle suivie pendant des années pour estimer le nombre de personnes contaminées ou décédées à cause de la dengue ne permettra jamais de connaître l’incidence réelle du Covid-19

Par ailleurs, le fait que des cas positifs ont été confirmés sur l’île ce mercredi [11 mars 2020] et que l’on nous assure qu’aucun collaborateur à l’étranger n’a contracté le virus est très préoccupant. Est-on une fois de plus en train de nous cacher la vérité ? Cette stratégie pourrait consister à faire croire au monde entier que nous avons un faible nombre de patients atteints. Cependant, elle pourrait s’avérer extrêmement dangereuse si la population n’est pas mise au courant de l’envergure réelle du problème.

L’utilisation de la même politique que celle suivie pendant des années pour estimer le nombre de personnes contaminées ou décédées à cause de la dengue ne permettra jamais de connaître l’incidence réelle du Covid-19

Habitués à se comporter comme des généraux devants leurs soldats, et non comme des fonctionnaires face à leurs citoyens, les dirigeants cubains peuvent appliquer des mesures absolument invasives et coercitives au niveau social sans qu’ils n’aient à décréter d’état d’exception ou d’urgence. Ils n’ont pas besoin d’autorisations spéciales pour expulser manu militari les personnes potentiellement contaminées de leurs domiciles, pour enfermer les cas suspects dans les hôpitaux ou pour interdire d’un seul coup tout déplacement dans le pays. En cela, ils battent « à plate couture » les modèles démocratiques.

Disposant d’un large réseau d’informateurs pour l’ensemble du territoire national, il suffit à la Place de la Révolution d’inclure les éternuements et la fièvre parmi les signes qui doivent être rapportés, pour que ce réseau de mouchards pénètre dans les domiciles de ces cas suspects. Aujourd’hui, on récompense non seulement celui qui dénonce son voisin parce qu’il a transmis une consigne antigouvernementale ou émis une critique sur le Parti communiste, mais aussi quiconque fait savoir qu’une personne « semble malade », « tousse un peu » ou « s’est enfermée dans sa maison et ne veut pas ouvrir la porte ».

Ceux qui réussiront à vaincre le coronavirus n’y arriveront pas parce que le traitement aura fonctionné ou parce que le personnel médical aura été renforcé, mais parce que « la Révolution ne les aura pas abandonnés »

Comme dans tout système strictement paternaliste, il y aura une propagande intense durant cette période. Ceux qui réussiront à vaincre le coronavirus n’y arriveront pas parce que le traitement aura fonctionné ou parce que le personnel médical aura été renforcé, mais parce que « la Révolution ne les aura pas abandonnés ». Le virus prendra pendant quelques semaines la place de l’éternel ennemi septentrional et chaque cas sera présenté comme un champ de bataille patriotique et politique duquel il faudra ressortir gagnant, pour démontrer entre autres choses aux adversaires idéologiques que les Cubains vivent sous le meilleur des régimes possibles.

La propagande officielle se saisira aussi de l’opportunité pour présenter le système de santé de l’île comme étant infaillible, fiable et très développé. Cela servira à contenter ceux qui loin de nos frontières continuent de croire au mythe de l’extrême solidité du réseau hospitalier cubain et qui mentionneront « la performance du petit David » comme un exemple à suivre dans leurs pays respectifs. Derrière les portes des hôpitaux, c’est tout autre chose : un personnel médical surexploité et dépourvu de droits ; des infrastructures détériorées et un manque chronique de médicaments. Ils incarneront les « jours du coronavirus ».

Néanmoins, à la différence d’autres régions, le récit de cette autre facette sera interdite et quiconque le racontera pourrait être accusé légalement d’outrage à la patrie. La liberté d’expression et de la presse deviendront aussi rares que les masques chirurgicaux. Le contrôle des publications des patients, des parents et des amis sur les réseaux sociaux pourrait également être plus sévère. Un billet sur Facebook, une image publiée sur Twitter peut dans les prochains jours devenir un acte de trahison.

Cependant, là où les démocraties surpassent n’importe quel régime autoritaire dans une situation d’urgence, c’est dans leur capacité à compter sur la participation citoyenne

Cependant, là où les démocraties surpassent n’importe quel régime autoritaire dans une situation d’urgence, c’est dans leur capacité à compter sur la participation citoyenne. Comme l’a démontré le récent tremblement de terre dévastateur qui a touché la ville de Mexico. Lorsque les gens sont convoqués et qu’ils travaillent en équipe, ils peuvent arriver beaucoup plus loin qu’un État. Un fait similaire s’est produit à La Havane après la tornade qui avait ravagé plusieurs zones de la capitale en janvier 2019 : les premières personnes à être arrivées sur les lieux pour apporter de l’eau et de la nourriture étaient les citoyens ordinaires, sans uniformes ni accréditations.

Si ce réseau de soutien est interdit, comme cela arrive fréquemment sous un régime autoritaire qui veut tout contrôler, y compris la solidarité, la lutte contre le coronavirus ne pourra pas être totalement efficace. Cela est d’autant plus vrai que si l’on effectue des coupes sur les services et l’approvisionnement, l’aide entre les voisins et les familles sera vitale. Comment veillera-t-on sur le grand nombre de personnes âgées isolées et vulnérables qui vivent sur cette île ? Un gouvernement peut-il cesser de s’occuper de tout cela ?

Il faut reconnaitre que le simple contrôle excessif de l’État a fait de l’économie cubaine un désastre improductif. Dans le pays, il y a des cohues quotidiennes pour acheter de la nourriture ou se déplacer, ce qui constitue un facteur de risque pour la propagation du virus. Comble du malheur, peu de familles disposent de réserves pour se permettre de rester pendant plusieurs jours à leurs domiciles et éviter ainsi la contagion. Le même système autoritaire que se targue d’être prêt à faire face au coronavirus a abandonné les citoyens dans un état de vulnérabilité critique. C’est précisément sur ce point que les démocraties peuvent le surpasser, à n’en pas douter.

Traduction : SBC

Cuba à l’aube d’un nouveau Printemps noir ?

Otero Alcántara sera jugé pour outrage aux symboles de la patrie. Il a voulu arracher au gouvernement le monopole du drapeau. (Facebook)

Il y a 17 ans, alors que le monde suivait attentivement l’invasion de l’Irak, le régime cubain en profitait pour mener une répression politique, c’était le Printemps noir. En ce mois de mars, à l’heure où le coronavirus fait les grands titres des médias, la Place de la Révolution tente de renforcer son emprise. Le cas le plus représentatif de cette nouvelle razzia est celui de l’artiste Luis Manuel Otero Alcántara, incarcéré depuis le dimanche 1er mars pour deux délits supposés : outrage aux symboles de la patrie et dégradation de biens.

Otero Alcántara pratique une forme d’art irrévérencieuse et sociale qui dérange le pouvoir. Par exemple, il proteste contre le retrait du buste d’un leader communiste sur le site de l’inauguration d’un hôtel de luxe. De même, il rappelle dans une de ses expositions la cache d’armes que La Havane avait essayé d’envoyer en Corée du Nord via le Canal de Panama. Habitant de San Isidro, l’une des zones les plus pauvres de la capitale cubaine, cet artiste né en 1987 est devenu la bête noire d’un gouvernement cubain dépassé.

L’embarras que provoque Otero Alcántara au sein de la nomenklatura insulaire possède diverses causes. C’est un métis issu d’une famille défavorisée, né durant le processus révolutionnaire. Pour les autorités, il est inconcevable qu’il s’emploie à critiquer le pouvoir plutôt qu’a le soutenir, après avoir bénéficié de « l’éducation et de la santé gratuite », comme le répète avec insistance la propagande officielle. Comble du comble, il se sert de son art pour disqualifier et désacraliser le pouvoir en parlant d’égal à égal. Les autorités rejettent aussi sa vision universelle, son utilisation pertinente des nouvelles technologies qui l’aident à défendre ses actions, et son engagement social qui le place dans la catégorie gênante d’artiviste.

Le castrisme est surtout embarrassé par le talent transversal d’Otero Alcántara, qui a inclus avec discernement dans ses œuvres l’agenda LGBTI, la défense des animaux et la musique urbaine, entre autres sujets

Cependant, le castrisme est surtout embarrassé par le talent transversal d’Otero Alcántara, qui a inclus avec discernement dans ses œuvres l’agenda LGBTI, la défense des animaux et la musique urbaine, la littérature alternative, les points de vue dissidents, la relation entre Cuba et les États-Unis, les douleurs de l’exil, le sauvetage (au-delà de l’idéologie) des symboles nationaux et la critique des excès personnalistes de Fidel Castro. L’ironie, le sarcasme et les questionnements émaillent son œuvre avec un culot et une spontanéité auxquels ont renoncé beaucoup d’autres créateurs de galerie et de catalogue. Ces derniers ont préféré ne pas incommoder le pouvoir et se consacrer à la promotion de leur art sans se créer des problèmes.

Pour avoir utilisé le drapeau cubain dans plusieurs expositions et représentations, Otero Alcántara sera jugé dans un contexte marqué par la montée des arrestations policières d’activistes, des détentions arbitraires et de la violation de la liberté de circulation des journalistes indépendants. Probablement, dans les bureaux climatisés du Parti communiste, on réfléchit à faire de ce procès une action exemplaire qui interpellera toute la société, tourmentée par la pénurie, l’inefficience du système et le dysfonctionnement des institutions. Le manque de nourriture provoque la peur.

Comme en mars 2003, le régime cubain espère profiter de la distraction internationale pour asséner un nouveau coup aux libertés civiques. Le Printemps noir revient, mais cette fois, reste à savoir comment nous allons réagir.

Traduction : SBC

Une cage qui se détériore


Aujourd’hui même, dans cette ville, dans ce pays, des milliers de familles élèvent leurs enfants dans l’incertitude.

Je suis née et j’ai passé une partie de mon enfance dans un immeuble du centre de La Havane. Je me souviens de ces nuits dans la chambre, durant lesquelles je secouais les draps recouverts de la poussière qui tombait depuis les plafonds détériorés. Je me rappelle aussi quand je montais les escaliers avec prudence parce qu’un morceau de mur menaçait de s’effondrer. Il y avait des bâtons qui renforçaient certaines zones et les tuyauteries en mauvais dégageaient une odeur incessante d’humidité et d’eaux usées.

Durant toute notre vie, nous restons confrontés à l’incertitude liée au fait d’avoir grandi dans ces conditions : sursauter en plein sommeil ; garder un œil ouvert en espérant que le ciment du mur ne tombe pas sur l’oreiller ; éprouver de la gratitude au lever du jour, car nous sommes encore vivants. Aujourd’hui même, dans cette ville, dans ce pays des milliers de familles élèvent leurs enfants dans l’incertitude, parce que la vie peut s’arrêter, qu’un toit peut s’effondrer ou qu’une architrave peut s’écrouler.

Ceux qui aiment séparer la politique du quotidien, comme si ce qui se passait dans le « palais » n’avait aucune conséquence sur tous les aspects d’une société doivent se rappeler que de nombreux immeubles auraient pu être mieux sécurisés si des décennies auparavant, leurs habitants avaient pu avoir recours à des méthodes autres que les voies officielles pour résoudre les problèmes auxquels ils continuent d’être confrontés quotidiennement.

Tel un père autoritaire, l’État cubain a voulu tout contrôler et tout avaliser. Résultat : des édifices vieux d’un demi-siècle se sont détériorés et ont été détruits sans qu’aucun entrepreneur, qu’aucune coopérative ou qu’aucune société privée n’ait eu la possibilité d’arrêter la débâcle ou de construire de nouveaux immeubles. Lorsque quelques issues se sont ouvertes dans ce monopole, il était déjà trop tard et, comble du malheur, les petites ouvertures du secteur en faveur des indépendants ont continuées à être plombées à cause du manque d’autonomie, de la bureaucratie et d’une administration omniprésente qui ne cède rien.

Tout cela, parce que le « gouvernement paternaliste » de la Place de la Révolution voulait nous faire croire qu’en plus de nous fournir de la nourriture via le rationnement et d’autres choses via les privilèges politiques et la méritocratie idéologique, il nous offrait aussi un toit : une cage rudimentaire qui s’effondre en mille morceaux.

Traduction : SBC

La liste noire a été mise à jour

La liste des pages internet interdites a été mise à jour cette semaine [NDT]. Depuis quelque temps, elle inclut aussi la liste des sites internet censurés. Parmi eux, on retrouve le journal 14ymedio
La liste des pages internet interdites a été mise à jour cette semaine [NDT]. Depuis quelque temps, elle inclut aussi la liste des sites internet censurés. Parmi eux, on retrouve le journal 14ymedio

De tout temps, les régimes autoritaires et conservateurs ont cherché à interdire des ouvrages, à censurer des auteurs et à bannir des écrits. De l’Inquisition à la stricte censure soviétique en passant par le nazisme, ces régimes fondés sur le contrôle de la société ont nécessité de circonscrire les savoirs humains et par conséquent, la parole écrite.

Durant les six dernières décennies, le régime castriste ne s’est pas privé d’établir sa liste noire, de s’adonner à la stigmatisation des uns et des autres et de réprimander ceux qui étaient sur le point de recevoir certains titres non approuvés par le gouvernement.

C’est ce qui s’est produit dans le domaine de la littérature, avec des écrivains d’envergure comme Guillermo Cabrera Infante ou Reinaldo Arenas ; dans le domaine de la musique avec Celia Cruz et Paquito d’Rivera… et, bien évidemment, dans le domaine des médias avec la presse indépendante. Cette semaine [NDT], la liste des sites internet indésirables s’est encore agrandie. Elle inclut désormais El Toque, Periodismo de Barrio, La Joven Cuba et même OnCuba. Autant de nouveaux venus qui la rejoignent. Quelques stations de radio et blogs ont diffusé l’avertissement suivant : « Pour les naïfs, les désinformés, ceux qui croient encore que la guerre médiatique contre Cuba n’est qu’un conte de fée sur internet ».

C’est un honneur que d’être sur cette liste d’indésirables, d’autant plus que les autorités font preuve d’une grande maladresse en diffusant une liste de médias qui ne doivent pas être lus. Nous sommes toujours tentés par l’interdit

Cette décision s’explique par le fait que dans tout régime autoritaire, les citoyens sont comme des enfants naïfs à qui on doit dire quoi faire, quoi manger et comment penser. Un régime paternaliste et autoritaire comme celui de Cuba ne conçoit pas qu’un individu puisse s’informer comme bon lui semble. Assumer cette réalité équivaudrait à reconnaître que le système a échoué, que cet homme nouveau créé dans les laboratoires de l’alchimie sociale, endoctriné depuis petit et programmé pour se comporter comme un soldat ou un moine veuille aujourd’hui choisir ce qu’il lit, écoute et regarde.

La liste des pages internet interdites a été mise à jour cette semaine [NDT]. Depuis quelque temps, elle inclut aussi la liste des sites internet censurés. Parmi eux, on retrouve le journal 14ymedio, formé par un groupe de collègues basé à Cuba. C’est un honneur que d’être sur cette liste d’indésirables, d’autant plus que les autorités font preuve d’une grande maladresse en diffusant une liste de médias qui ne doivent pas être lus. Nous sommes toujours tentés par l’interdit.

Aujourd’hui, les lecteurs possèdent un registre détaillé des sources les plus fiables, des meilleurs canaux d’information, des sites internet de référence et des contenus indispensables. La censure est terrible et dangereuse, mais aussi maladroite. Ce qui est interdit devient sacré, ceux que l’on persécute deviennent légitimes, les autodafés et les blocages de pages internet ne font qu’accroître leur popularité, leur visibilité et leur nombre de consultations. Cela s’est produit à plusieurs reprises au cours de l’Histoire et le castrisme ne fait pas exception.

NDT : l’article original en langue espagnole a été publié le lundi 20 janvier 2020.

Traduction SBC